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Chroniques d'une famille pied noir dans les années 50.

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NAISSANCE - Chapitre 2

 

 

 

 

            Je suis né à Saint-Eugène au 37 de l’avenue Maréchal Foch, dans un petit deux pièces cuisine en contrebas de la rue, au fond d’une petite cour, face au cimetière juif,  le vendredi 16 mars 1945 à 22heures 15, heure locale. J’ai poussé mon premier cri dans le lit de la Petite Mémé, mon arrière-grand-mère, Antoña Sanchez y Ortola veuve de Baptiste Grégori, née à Ondara (Espagne). Selon son avis je suis un beau bébé.

-         Et  alors,  quoi ?  Son  père et sa mère ils sont beaux,  c’est normal que le petit il « soye » beau lui aussi, non ? Mon mari lui aussi il était beau, la purée ! C’est bien pour ça que je l’ai épousé. Il était grand, blond et avait de beaux yeux bleus, comme Jeannette, ma fille. Le petit, lui, il a les yeux bleus, mais il sont trop foncés. Vous verrez ils les aura noirs comme moi. Faut bien qu’il me ressemble un petit peu !

 

           Voilà comment, selon  les  souvenirs  des  tantes présentes, a été  saluée  mon entrée  dans le  monde et pourquoi j’ai gardé les yeux de mon arrière-grand-mère.. La petite femme d’à peine un mètre quarante quand la pluie l’avait bien arrosée, aussi haute que large et toujours vêtue de noir ( le deuil de son époux) a rapidement colporté la nouvelle dans toute la parentèle le lendemain, dès les premières lueurs de l’aube. Elle a veillé ma mère presque toute la nuit et lui a préparé au petit matin un lait de poule bien sucré pour qu’elle reprenne des forces qu’elle n’avait d’ailleurs jamais perdues. En fin de compte tout s’est bien passé, rapidement, « comme une lettre à la poste », toujours d’après les commentaires de mon aïeule.

            L’accouchement étant affaire de femmes c’est au cœur d’un véritable gynécée que j’ai rencontré la lumière. Outre la sage-femme qui a paraît-il tenu à terminer son dîner avant de se rendre auprès de ma mère, les bonnes fées qui se sont penchées sur mon berceau ont été bien sûr ma Petite Mémé qui brûlait de ne pouvoir diriger les opérations à sa guise, Tata Fifine, ma grand-tante sœur aînée de mon grand-père, représentant le calme, la mesure et la raison et Tata Jeanine, sœur de ma mère et ma future marraine, serrant un chapelet dans ses mains en attendant que le travail s’achève.

            Plus fier que la Petite Mémé, ce fut son fils, mon grand-père. Pensez donc j’étais le premier garçon de la famille. Avec Mémé il avait eu trois filles : Andrée dite Tata Dédée, infirme, née le 23 septembre 1914, Jeanine, la cadette, dite Tata Jeanine, née le 20 juillet 1921 et enfin Odette, la benjamine, ma mère née le 21 janvier 1923, cent trente ans après la mort de Louis XVI, rapprochement  mnémotechnique familial oblige. En l’absence de mon père sergent au Premier Régiment de Chasseurs Parachutistes et caserné à Staouéli, c’est à Pépé qu’a incombé la charge de déclarer ma naissance en mairie. Ça a été pour lui un véritable honneur. C’est lui aussi qui m’a porté sur les fonts baptismaux pour mon ondoiement le 29 avril 1945, ondoiement accordé par Monseigneur l’Archevêque d’Alger et officié par le Père Badot, curé de la paroisse de Saint-Eugène. Pépé a ainsi joué le rôle de parrain en remplacement de l’officiel, mon oncle Georges, frère de mon père. J’ai été effectivement ondoyé car mon baptême a été repoussé dans l’attente de l’arrivée de mon oncle. Celui-ci n’est jamais venu, pris par la fin de la guerre puis par  le conflit indochinois. C’est ainsi que j’ai été baptisé le 22 juin 1947. J’avais passé mes deux ans, je marchais, parlais un peu déjà, recrachais le sel qu’on m’avait mis  sur la langue en criant un retentissant « Caca ! » et tentais d’échapper à une  douche sans doute jugée inopportune. L’ondoiement m’avait épargné les incertitudes du purgatoire, et les limbes m’étant acquis, je pouvais m’octroyer sans grands préjudices quelques fantaisies le  jour  de  mon  baptême.  C’est ce que j’ai fait avec force grimaces selon l’assistance. Inutile de dire que je n’ai aucun souvenir personnel de tout cela, je tiens les événements de seconde main, celle de ma marraine.

            En revanche il me reste de ce jour-là un souvenir tangible. Ce sont trois photos, si souvent regardées dans mon enfance, que j’ai le sentiment de garder une marque indélébile de mon entrée dans la chrétienté. C’est comme l’empreinte d’un moment vécu alors que j’étais trop jeune pour en conserver la trace. Deux clichés ont été pris sur la grande terrasse. Je suis debout sur une chaise, en barboteuse blanche, avec en fond la cime d’un grand palmier. Sur l’une des photos je suis entre Pépé et Mémé qui ont pour la circonstance revêtu leur tenue des noces de mes parents. Sur l’autre je suis avec Tata Jeanine, ma marraine. Quand au troisième cliché il a été pris quelques jours plus tard dans le jardin. Je suis sur les genoux de mon arrière-grand-mère. Elle sourit. Il fait soleil et elle plisse un peu les yeux. Ses cheveux tout blancs sont gonflés et ramassés en chignon.  Cette coiffure a sa petite histoire. La Petite Mémé avait voulu se faire belle et, après avoir lavé sa chevelure, elle l’avait rincée à l’eau vinaigrée pour lui donner plus d’éclat. Elle l’avait séchée avec une serviette puis elle l’avait confiée, toute défaite, aux rayons du soleil. Elle s’était retrouvée avec une tignasse gonflée qui ne lui convenait pas. Selon son expression on aurait dit « Marie-la-folle avec sa tête de cheveux », alors, pour discipliner et lisser sa chevelure, elle l’avait frictionnée avec de l’huile d’olive qu’elle prit soin d’éponger. Quand elle s’est présentée un peu plus tard chez mes grands-parents, Pépé n’en a pas cru  ses yeux. Sa mère avait des cheveux gras et plaqués qui lui donnaient l’air d’être chauve. La Petite Mémé a été quitte pour un nouveau shampoing et a été confiée aux mains plus expérimentées de Tata Jeanine. De fait la photo y a gagné en élégance.

 

            En venant au monde j’ai reçu en héritage deux vies douloureuses, celles de mes deux prénoms. Comme le voulait l’usage de l’époque, le premier né perpétuait par son prénom le souvenir d’un proche récemment disparu. Ainsi mon oncle Maurice, frère aîné de mon père, qui avait quitté ce bas monde peu avant ma naissance m’a légué son prénom. C’était surtout, pour la branche maternelle, une manière de rendre un affectueux hommage à mon père et, à travers lui, à toute sa famille inconnue et établie si loin par delà la mer, là-bas près de Lyon. Par mon identité j’ai scellé l’union de deux parentés en recevant pour second prénom celui de ma tante aînée, Andrée, prénom phonétiquement neutre. Heureusement tout était pour le mieux car je me demande de quel prénom j’aurais été gratifié si ma tante s’était appelée Rose, Marguerite ou Violette. Narcisse peut-être pour rester dans le registre des fleurs et pour me prédisposer à un comportement qui ne m’est pas tout à fait étranger !

            En fait ma double identité, la paternelle et la maternelle, la lyonnaise et l’algéroise, la francaoui et la pataouète n’est qu’une seule et même réalité.  Maurice et Andrée, mon oncle et ma tante, ont été tous deux handicapés par ce qu’il convient d’appeler les accidents de la vie. Le destin les a tous deux marqués de son fer rouge dès les premiers moments de leur existence et les a tous deux mariés en moi.

 

            Maurice Joseph Cornier est né à Lyon 2ème le 15 juin 1915. C’est à l’Hôpital de La Charité dont le campanile dressé près de la place Bellecour à Lyon atteste l’ancienne existence, que ma grand-mère a donné naissance à son premier enfant. Elle avait la symphyse pubienne soudée et l’accouchement requérait le recours à une césarienne. Malheureusement en ces temps de guerre le personnel médical était fort occupé et le médecin accoucheur retenu ailleurs par une urgence. Le travail étant entamé, c’est la « bonne » sœur major qui  prit en main les opérations. Tout se passait assez mal et le fille du Seigneur – que le diable l’emporte et que Dieu n’ait jamais son âme - s’entêta et décida que l’enfant viendrait par les voies naturelles.

-         C’est par là qu’elle l’a pris, c’est par là qu’elle le fera !

La  charitable  sentence  étant  tombée de la bouche d’un juge très certainement frustré,  mon oncle  fut  extrait  avec les forceps. On lui enfonça le cervelet,… mais ce n’était pas grave, c’est encore malléable à cet âge-là ! Ça reviendra ! Ma grand-mère bien déchirée a été recousue à vif tandis que le bébé était confié aux petites sœurs infirmières. Mon oncle en a été marqué à vie. Son développement physique et mental en a été affecté et il a été condamné à une vie d’épileptique. Confié à des nounous et à diverses institutions prétendument spécialisées, il a souffert sans se plaindre de l’éloignement  familial qu’imposait les activités professionnelles de mes grands-parents. D’après ce que je sais, il a toujours eu avec papa une relation privilégiée de fraternelle tendresse.

            Le sort de Tata Dédée a été assez semblable, à cette différence près et non négligeable qu’elle a été le centre immobile de toute la famille et l’objet des sollicitudes de Mémé durant 42 ans. Née au tout début de le Première Guerre mondiale, elle a été victime d’une méningite à l’âge de trois mois. Les soins qu’on lui a prodigués et les connaissances du temps incapables de prendre en charge correctement et efficacement son mal, l’ont condamnée au lit pour la vie entière. 

            Tata Dédée n’a jamais marché. Ses pauvres pieds ressemblaient à de gros boudins inertes. Ses jambes animées parfois de tremblements irrépressibles qui la faisaient rire et n’amusaient beaucoup, demeuraient de gros poteaux gonflés qu’elle ne pouvait bouger. Seuls ses bras avaient une autonomie à peu près normale, mais ses doigts aux phalanges de petites saucisses ont toujours été  malhabiles.Toute l’énergie, toute la force, toute l’humanité de Tata se sont réfugiées dans sa tête, son énorme tête d’hydrocéphale. Cette anatomie tératologique aurait pu effrayer ou simplement étonner mes frères et moi, alors que nous étions des enfants peu habitués aux étrangetés de la nature. Il n’en a rien été. Tata Dédée avait une grosse tête, et la question du pourquoi, pour ma part,  n’a jamais effleuré ma curiosité de gamin. Je l’ai toujours connue ainsi et pour moi c’était sa spécificité, une évidence sans surprise. D’ailleurs mis à part le fait qu’on ne pouvait attendre d’elle ce qui était requis des autres, et qu’elle nécessitait des soins particuliers, elle était intégrée dans la cellule familiale à l’égal de tous. Pour moi son handicap ne l’a jamais exclue du cercle des adultes et il ne me serait jamais venu à l’idée de l’infantiliser en la considérant comme une « vieille petite fille ». Tata Dédée pensait et raisonnait comme toutes les grandes personnes de la famille.

           Pépé ayant été mobilisé dans les premiers jours du conflit, Mémé assuma seule le terrible drame de la maladie. La confiance en l’expérience du médecin de famille et les prières à tous les saints du paradis ont éloigné le risque majeur et redouté de la mort. Par la suite mes grands parents conscients de l’inefficacité de la médecine éprouvèrent toutes les solutions que la superstition populaire et sa cohorte de charlatans pouvaient offrir. Une grosse dame juive du Plateau qui prétendait être investie de pouvoirs et de savoirs occultes fort efficaces, et dont la vox populi vantait les mérites, fut appelée au chevet  de ma tante. Elle lui fit l’imposition des mains, lui souffla sur le visage pour lui transmettre un fluide bénéfique, interrompant ses ventilations par des psalmodies incantatoires dans une langue inconnue de mes grands-parents. Elle intervint plusieurs fois et préconisa des enveloppements de papier journal qu’elle avait préalablement béni.  Ainsi ma tante emmaillotée dès sa plus tendre enfance dans les pages de l’Echo d’Alger, ironie du sort,  ne saura jamais lire.

          Un magnétiseur qui avait pignon sur rue à Bab-el-Oued fut convoqué à son tour. Lui aussi eut recours aux passes magiques sur le corps de ma tante. Des pierres « spécialement magnétisées » pour elle devaient être placées sous son oreiller et sous son matelas. Elles eurent autant d’effet que les pages bénites de l’Echo d’Alger. Devant l’inefficacité de tous ces exploiteurs de misère, mes grands-parents arrêtèrent les frais, au propre comme au figuré, et durent se rendre à l’évidence de l’inexorable réalité : il n’y avait et il n’y aurait rien à faire.

            De son côté la médecine ne laissait pas beaucoup d’espoir. Ma tante ne vivrait pas longtemps et ne dépasserait sûrement pas le stade de la puberté, sans doute condamnée par la révolution hormonale de cet âge. Il n’en fut rien. Elle résista. Si elle n’apprit jamais à lire et se contentait de regarder avec intérêt les images des magazines, elle avait en revanche une mémoire phénoménale. On m’a souvent raconté son rôle de répétitrice auprès de ses sœurs. Alors que celles-ci peinaient à mémoriser leçons et récitations, Tata Dédée, elle, avait tout enregistré au bout de trois ou quatre lectures faites à haute voix.  Mieux, elle a été la seule dans la famille a être trilingue. Outre le français bien sûr, elle pouvait entretenir une conversation en valencien avec Mémé et les voisines. Elle s’exprimait également assez bien en arabe avec Doudja, la fatma qui venait aider Mémé pour la lessive, et avec Tonton Georges, Mahmoud de son vrai prénom, qui avait embrassé la religion catholique pour épouser Tata Mathilde, la cousine de Mémé. Lorsqu’il venait à la maison il adorait taquiner Tata Dédée. Ce n’était jamais méchant et cela tenait davantage du jeu. Tata entrait dans des colères noires qui congestionnait son visage et elle l’enguirlandait en arabe. Lui jubilait et en profitait pour lui apprendre d’autres mots, d’autres expressions qui devaient tenir de l’insulte ou de la grossièreté. Je le revois, après leurs échanges toujours vifs, rire et la prendre dans ses bras pour poser sur ses joues de bons gros « besos » sonores.

 

            Ma naissance a aussi été le premier élément d’une curieuse suite de coïncidences ancrées dans les certitudes familiales comme une marque du destin. Je crois que l’on remarque des événements censés être l’œuvre d’un étrange hasard parce qu’ils nous touchent ou nous affectent particulièrement. En réalité ils sont totalement indépendants les uns des autres et c’est nous qui voulons voir dans un hypothétique lien, la main de Dieu. Il y a chez nous la croyance dans le « mektoub », ces lignes tracées dans le grand livre sacré de notre vie et auquel nous ne pouvons  échapper. Les femmes de la famille, superstitieuses pour la plupart, ont vu dans la succession des naissances et des décès la marque d’une volonté supérieure qui imposait sa tyrannique loi. Quelques mois après ma naissance, Tata Fifine, la sœur aînée de Pépé, disparaissait emportée par une crise cardiaque. En 1948 mon frère Yves est né le 28 août à Jallieu et la Petite Mémé a été emportée par l’ictère des vieillards dans les premiers jours d’automne de la même année. Le 9 février 1952 c’est le tour de mon frère Georges d’entrer dans le monde à Villemoirieu. Pépé a toujours dit, comme si une prémonition l’habitait :

-         Celui-là, je ne le connaîtrai jamais. Je ne sais pas pourquoi, mais je ne le verrai pas.

           Et  il  a  eu  raison.   Nous devions quitter la France et nous rendre à Alger pour les vacances d’été 1953. Pépé n’a pu attendre le mois d’août. Il a été victime d’une embolie pulmonaire le 20 mai. La veille il a partagé le gâteau de fête d’Yves qui m’avait remplacé auprès de mes grands-parents. Après le repas il  s’est senti mal. Dans la nuit il s’est mis à étouffer. La doctoresse n’a pu le sauver. La saignée a été inutile et Pépé s’en est allé à 64 ans.

            Un autre 9 février, en 1957 cette fois-ci, c’est mon petit frère Philippe qui voit le jour à Lyon. Pour clore la série c’est au tour de Tata Dédée de nous quitter le 9 octobre, terrassée par un infarctus, 7 mois plus tard, jour pour jour.

            Qu’on le veuille ou non, que l’on croie ou non à une fatalité, force est de reconnaître que la répétition aussi systématique de suites identiques est patente. J’ai du mal à y voir l’action d’une puissance supérieure. Les faits sont là avec leurs charges de joies et de douleurs. C’est tout. Il faut en accepter la dure réalité, même si les larmes succèdent aux sourires. Aujourd’hui ceux qui nous ont quittés reposent dans la terre de leur vie, sous une dalle de marbre blanc, dans le cimetière de Saint-Eugène, désormais Bologhine. Ils sont là, au pied de Notre Dame d’Afrique, là où j’ai jeté mon premier regard sur le monde…et Dieu ! que ce monde était beau !

 

           

 

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B
une riche enfance de pauvre vaut toutes les richesses du monde, là-bas, dis, ou en Ardenne profonde.
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H
Salut Momo,<br /> C'est du Victor Hugo, très bien écrit quoi que je m'y suis un peu perdu entre toutes ces femmes .<br /> Terrifiante la fin quand je sais que Sandrine attend le 3em.
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