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Chroniques d'une famille pied noir dans les années 50.

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LE LAPIN BLANC DE MONSIEUR P... - Chapitre 11

             Monsieur et Madame P… occupent à l’étage un petit deux pièces qui donne sur la rue Salvandy. On y accède par la coursive qui domine la cour intérieure et dessert les autres logements.

            Monsieur P… est homme de peine à la mairie d’Alger. Cette qualification en dit long sur ses fonctions. Jardinier de formation il se retrouve souvent dans la brigade des balayeurs. Comme il a quelques notions de mécaniques, il donne aussi un coup de main pour l’entretien du matériel. En clair ce factotum est un sacré bûcheur ne ménageant ni son temps ni… sa peine. S’il se plaint parfois de ses reins, de ses genoux, des courbatures qui lui cassent dos et épaules, il n’en accuse jamais les travaux qu’on lui confie. C’est la faute de l’humidité, du sirocco, d’un malencontreux faux mouvement ou d’une mauvaise position durant la nuit. Comme pour beaucoup d’hommes et de femmes que je connais, cette vie est normale. On ne rechigne pas devant la tâche et, tant que la bête tient debout, on oublie les douleurs qui titillent le corps. Tout se fait en silence, méthodiquement, avec la fierté du travail bien fait, sans attendre la gratitude des chefs, et en empochant l’enveloppe un peu légère de fin de mois, seule manière de vivre la tête haute.

            Petit, maigre, vêtu d’un éternel bleu, béret lustré par la sueur vissé sur l’arrière de la tête, René P… sourit toujours. Il offre alors au milieu d’une face noircie par une barbe de plusieurs jours, le spectacle chaotique d’une dentition où trous et chicots se disputent la part belle. Il envoie parfois une giclée brune qui m’impressionne et me dégoûte à la fois : il chique par plaisir sans doute et peut-être aussi pour éviter la boisson.

            Certes il s’offre, fort rarement d’ailleurs, de petites gâteries alcoolisées. Par nature il a une petite voix douce et calme, mais quand « il est de gaz », « la bouffa » lui extirpe des décibels inattendus, avec des accents de joie ou de colère, sans que l’on sache vraiment laquelle l’emporte ou vient contaminer l’autre. Ces jours-là il tangue sur une barque invisible chahutée par la houle. De ses bras écartés il tente de rétablir l’équilibre allant alternativement d’un mur à l’autre du petit passage de la cour, avant de mettre le cap sur la montée d’escaliers. Quand il est arrivé au port, Madame P… le tire pas le col de sa veste et claque prestement la porte derrière lui. Bien que personne ne fasse de remarques désobligeantes, la brave femme ressent ces soirs-là comme une honte, celle de l’offense aux bonnes manières.

           Le lendemain  elle  ne manque  pas  de  venir à la  maison pour s’excuser auprès de Mémé.  Généralement tout est dit sur le ton de la confidence chuchotée. La gêne assourdit sa voix.

-     Pardonnez-nous pour hier soir, Madame Grégoire, mon mari était un  peu fatigué.

-      Ne vous inquiétez pas, ma fille, un homme est un homme !

-      Tout  de même,  moi je  ne  sais  pas  pourquoi  il fait ça, et ça me gêne vous savez.

-      Que  voulez-vous  c’est  aussi  ça  la vie,   il  ne  faut pas vous en faire,  et ça n’arrive pas souvent.

-      J’ai peur de ce que vont penser les autres.

-      Que le « démonio » brûle la langue des « malos » !

            Elle a raison, Mémé. Après tout ce n’est qu’une bouffée de bonne vie, une occasion, un hasard heureux partagé trop largement sans doute avec des amis, car Monsieur P… n’a pas le vin solitaire du «borracho ». Ce n’est qu’un « tchispoune » d’occasion. Il a le lever de coude convivial. C’est tout. Tout le monde peut en témoigner.

            Madame P… est une brave femme. Toujours prête à rendre service, elle donnerait sa chemise si cela était  nécessaire. Il est vrai que sous sa blouse qui tente de maintenir un bon quintal de chair, elle pourrait, en bonne Mère Gigogne, abriter toute une population de petits miséreux. Une volumineuse poitrine et un ventre rebondi  bien proportionné aux généreux tétons, tirent sur les boutons de la blouse, laissant apparaître en crevés le rose pâle d’une combinaison. Quant aux rayures bleues et grises du tissu, elles ondulent en vagues successives le long de ses hanches. J’ai découvert plus tard que René et Fernande P… constituent, sans exagération caricaturale, un véritable couple à la Dubout.

            Plus grande que son mari, elle est en stature, largeur et masse son double bien tapé. De ses sempiternelles blouses rayées et sans manches jaillissent les gigots de deux énormes bras blancs molletonnés de cellulite. Au bas de la blouse l’ondulation inégale de sa combinaison court à hauteur des genoux. Sans doute « cherche-t-elle une belle-mère », comme le prétend Mémé en riant.

            En fait Madame P… a bien une belle-mère qui finit ses jours chez les Petites Sœurs des Pauvres à La Bouzaréah, où nous lui avons rendu visite un dimanche après-midi, Tata Jeanine et moi. Je conserve une curieuse et désagréable impression de ce moment-là. Difficile à dire, mais le souvenir que j’en garde se mêle de dégoût, de désir de fuite et pourtant de paix, de sérénité et de temps immobile. Je ne connais de ce lieu que la section réservée aux femmes. Je les revois, toutes vêtues à l’identique d’un sarrau sombre, noir ou bleu marine. Leurs cheveux blancs ou gris tirés en maigre chignon se dissimulent plus ou moins sous une calotte ou un simple béguin de toile assorti à la blouse.  Assises ou appuyées au mur elles nous regardent passer, et certaines tendent vers moi des mains de squelette pour des caresses auxquelles je me dérobe. D’autres paraissent dormir les yeux grands ouverts. Elles laissent leur regard vide glisser sur un monde devenu transparent. Leur bouche béante semble vouloir engloutir les derniers hoquets d’une vie qui leur échappe lentement.  

            Dans une salle demeurée ouverte une dizaine de lits se font face. Les persiennes sont tirées. Assise sur son lit, jambes à l’air, une vieille femme édentée et ébouriffée, tend les bras dans le vide, sanglote, et appelle désespérément sa mère comme une petite fille perdue. J’ai peur et fais un mouvement de recul. Pour moi il y a de la sorcière en elle, comme celles des contes de Madame Ernestine. Pourquoi donc cette vieille femme appelle-t-elle sa mère d’un « maman » aussi déchirant ? Plus encore, comment peut-elle avoir une mère à son âge ? Je me sens catapulté sur une étrange planète puisque rien, ici, ne ressemble à mon univers habituel. Tata comprend certainement mon trouble car elle met sa main devant mes yeux et me tire par le bras. Longtemps cette femme décrépite et échevelée a hanté mes cauchemars. J’ai rencontré ce jour-là le spectre de la mort qui rôde, l’allégorie de la descente au tombeau. Et, pour ce que je n’ai pas vu, l’imagination a fait le reste. Je crois que je conserverai toujours dans mon oreille la détresse de cette voix de fantôme.

            Nous avons vite quitté ces couloirs sombres qui puent l’urine, la sueur aigre et l’eau de Javel. La mère de Monsieur P… nous attend, fraîche et proprette, à l’ombre d’un figuier, où elle laisse couler les heures chaudes de l’après-midi jusqu’à la soupe de six heures. Tata s’installe à ses côtés et elles partent dans une discussion de grandes personnes qui, pour une fois, ne m’intéresse guère. Je m’établis sur une branche basse du figuier, laissant errer ma pensée dans la sécurité de mon petit monde imaginaire. J’ai trouvé là un double de mon citronnier, la rampe de lancement de mes dérives folles. La cloche signalant la fin des visites me fait sursauter et je ne suis pas fâché de quitter ces lieux.

            De retour à Saint-Eugène nous rendons compte à Madame P… de la santé de sa belle-mère.

-      Oh ! Jeanine,  ma fille,  comme c’est gentil d’être allée lui rendre visite.  Elle va bien au moins ? Avec René nous irons la voir dimanche prochain, si Dieu veut !

-      Elle a encore bon pied bon œil, vous savez, elle sait très bien ce qu’elle dit.

-     Grâce à Dieu et Dieu merci,  la « ouéla » n’a jamais perdu le nord. Elle est au courant de tout, ma fille, et même de ce qui ne la regarde pas. Mais installez-vous, Jeanine, j’ai de la citronnade toute fraîche dans la glacière, vous en prendrez bien un verre.

-      Non,  non Madame P… ce n’est pas la peine de vous déranger.  Nous n’allons pas rester longtemps.

-      Me déranger ? « Popopopo »,  dîtes,  il n’y a pas de manières entre nous. Vous avez bien cinq minutes – puis s’adressant à moi – Et toi, mon fils, t’ as pas soif ? Suis sûre que t’ aimes les gâteaux !

-      Pour  ça  il  ne dit jamais non.  C’est un petit « goloso » vous savez . -  et Tata me pince gentiment la joue en souriant.

-      Il a bien raison,  quand on a le gâteau  en  main  c’est le moment de mordre dedans avant que les petites souris viennent le croquer! Pas vrai, mon fils ?

            Elle sort du buffet une boîte métallique, haute et rectangulaire, dont le couvercle représente une scène de square où des petites filles en robes froufroutantes jouent à la poupée, tandis que de jeunes garçons en costume marin poussent des voiliers sur un bassin. L’usure a rayé et écaillé le chromo par endroits, et les côtés ornés de guirlandes fleuries racontent par leurs bosses que la boîte devait être en première ligne lors des bombardements d’Alger, bien avant ma naissance. Les petits biscuits secs, bien secs et rescapés à coup sûr de plusieurs guerres, m’offrent un large choix de cœurs, de carrés, de losanges, de ronds et de triangles où l’on peut lire en lettres capitales « JE T’AIME », « MERCI », « A BIENTOT », « POUR TOI » etc… etc…

           Tandis qu’elle tchatche avec Tata, je regarde Madame P… . D’un coup de menton ou d’un signe de main elle m’invite à piquer dans la boîte aux gâteaux, l’œil enjôleur. Je les connais ces gâteaux. Tata Jeannette en achète chez Rafi, l’épicier. Ils sont en vrac dans de gros sacs de kraft brun. Je grignote les gueules cassées de la guerre en prenant soin de croquer d’abord les coins puis la dentelle du tour. Madame P… me sourit à la dérobée, et ses bonnes joues, poussées par le rictus du rire, remontent jusqu’aux yeux qu’elles brident légèrement et lui donnent des airs de grosse poupée chinoise. De ses doigts potelés, elle rejette en arrière les mèches un peu grasses de ses cheveux qu’elle tente de cranter du tranchant de la main dans l’espoir d’une improbable indéfrisable. D’un coup de pouce expert elle accroche une bretelle de son soutien-gorge qu’elle remonte dans un soupir de soulagement. Une énorme fossette gobe la pointe de son coude et la recrache comme un noyau quand elle plie son bras.

            Notre visite tirant à sa fin, je redoute par avance l’effusion de tendresse qu’elle ne manquera pas de déclencher chez notre hôtesse.

            Vlan !   Ce  qui  devait  arriver,  arrive.   Elle  me  soulève  de  terre pour me mettre à hauteur de sa bouche. Je sens le chatouillis du noir duvet qui ombre sa lèvre supérieure, et les fines perles de moiteur qui en humidifient constamment les poils viennent se plaquer sur ma peau. Ce soir-là j’ai eu droit aux bises les plus sonores, les plus chaudes et les plus baveuses que je n’eus jamais. Pour couronner le tout et faire bonne mesure j’ai dû, à mon tour, rendre la pareille et j’ai posé à toute vitesse ma bouche sur des joues charnues, humides et tièdes. Inutile de dire qu’en sortant j’ai bien vite essuyé bouche, joues et cou. La pénombre des escaliers a voilé mon geste car j’ai appris qu’il est indécent d’effacer devant les grandes personnes les traces de leurs gloutonnes effusions. J’avoue cependant qu’il m’est souvent difficile de laisser sécher ces orgies d’escargot dont je ferais volontiers l’économie.

            Comme Tata a fait l’éloge de l’accueil des Petites Sœurs et s’est répandue sur la bonne santé de la vieille Madame P…, je crois comprendre qu’elle a apprécié l’asile dont j’ai encore dans le nez les relents ammoniaqués. Je me dis que c’est sans doute le sort le plus heureux qu’on puisse réserver aux personnes âgées.

-      Tata, t’as aimé, toi ?

-      Quoi ?

-      La Bouzaréah, la maison de la Mémé P….

-      Oui !

-      Alors, quand tu seras vieille c’est là qu’on te mettra, comme ça tu seras bien.

             Elle  éclate  de  rire,  mais  j’ai  su   bien  plus  tard,   quand elle me rappela notre dialogue, qu’elle avait été blessée, prenant ma naïve volonté de lui faire plaisir pour un ingrat abandon.

 

            Lorsqu’elle descend au marché ou au village pour faire ses courses, Madame P… s’arrête toujours à la maison. Elle se poste au portillon, ayant troqué selon les jours sa blouse à rayures pour une robe vert bouteille à grosses fleurs jaunes ou une chemisette kaki à manches courtes qui compressent ses biceps, et que serre à la taille une  jupe de cotonnade marron à pois blancs. C’est sûr, il est difficile de la rater sac à main vernis à droite et couffin à gauche.

-      Madame  Grégoire,  Madame  Grégoire,  je  vais  aux  commissions, il vous faut quelque chose ?

          Mémé    passe   commande   selon   les   besoins   du   jour   et  lui donne son porte-monnaie pour régler les emplettes.

-      C’est gentil à vous, alors comment ça va aujourd’hui, ma fille ?

-      Ah !  ma pauvre, ça va et ça va pas. Tout dépend des jours. C’est mes jambes, toujours mes jambes. Que voulez-vous, faut bien faire avec et c’est pas à mon âge que ça va passer. Je profite de faire les commissions aujourd’hui parce que j’ai moins mal.

-      Chacun sa croix ma fille ! A la grâce de Dieu !

-      Et oui,  vous  avez  bien vos soucis,  vous aussi.  Et Dédée comment ça va ?

-      Bien ! Bien ! Grâce à Dieu et Dieu merci !

-      Je viendrai l’embrasser tout à l’heure en vous montant les courses.

           Elles  se  quittent  alors et Madame P… se tient avec précaution au mur  pour descendre les quelques marches qui mènent à la rue. Je l’entends souffler, sachant que ce sera pire au retour, lorsque la côte, le chargement des provisions et son poids changeront ses poumons en soufflet de forge et que ses jambes fatiguées ne manqueront pas de lui arracher de douloureux gémissements. C’est pour moi l’occasion rêvée de jaillir dans la rue pour la soulager des quelques kilos que je peux porter. C’est un des rares moments où il m’est  permis de passer seul le portail d’entrée et j’en profite sans modération.

           Madame P…, la pauvre, souffre « d’une mauvaise circulation ». Ses jambes où les varices tricotent un complexe réseau de nouilles bleues, sont toujours enflées. Je n’ai jamais eu l’occasion de voir ce qui se passe en amont des genoux, mais l’aval suffit à  me plonger dans un abîme de perplexité. A ma connaissance personne n’a des mollets-mappemondes où se trouve cartographiée une étrange contrée. Les terres de ce pays-là ne sont qu’îlots dans un enchevêtrement de fleuves, de rivières et de ruisseaux qui alimentent ça et là étangs et lacs sombres, pour finalement se jeter, au niveau des chevilles, dans une mer changeante qui, avec le temps, vire  du bleu au noir pour s’épuiser en fin dans toutes les nuances du jaunâtre. Lorsque les chevilles sont bandées, c’est le signe que les digues ont craqué et qu’il a fallu faire « fissa fissa » pour éviter la marée d’une mer rouge.

            En ces occasions-là Madame P… déambule lentement, avec les précautions étudiées d’une chatte persane, se tenant par prévention aux murs et rambardes. Elle traîne les pieds dans des savates éculées qu’elle porte toujours en « tchanclès ». Son gros orteil dresse le nez comme un souriceau qui en aurait rongé la toile. L’énergie épuisée de ses jambes semble alors se concentrer dans la masse de ses bras qui l’aident à se hisser et à transbahuter le reste de la carcasse. Sous le molleton graisseux de la peau qui tremblote comme un flan de gélatine, les biceps relaient vaillamment les déficiences des jambes. C’est son tour de réclamer de l’aide. Parvenue laborieusement jusqu’à la rambarde de la terrasse donnant au-dessus de notre jardin, elle appelle :

-      Madame  Grégoire !  Madame  Grégoire ! …  s’il  vous plaît,  Madame Grégoire !

            Mémé  et   moi   nous   précipitons dehors,  craignant   un malaise de la pauvre femme.

-      Rien de grave,  rien de grave,  rassurez-vous,  mais je suis en panne d’huile, vous pouvez me faire monter un verre par le petit ?

 -      Bien sûr, ça ne va pas aujourd’hui ?

-      Mes  jambes,  ma  fille,  toujours  mes  jambes.  J’ai eu une hémorragie cette nuit et mon mari a dû me bander la cheville. Je crois qu’il y est allé un peu fort parce que ça me serre trop. On verra bien ce soir.

-      Ah !  ma pauvre !…  Ne vous fatiguez  pas  et  ne  vous gênez pas si vous avez besoin de quelque chose. Le « chiquette »  va vous monter l’huile et il passera dans l’après-midi pour voir comment ça va.

             C’est   avec  mille   précautions  que  je suis monté à l’étage avec le verre d’huile. En fait la scène se reproduit souvent pour un bol de farine, quelques pincées de sel, un ou deux œufs, un verre de lait ou de vinaigre, tous ces petits ingrédients du quotidien qui font défaut juste au moment où on en a besoin. Comme dit Edouard, un mécanicien client du café de Tata Ballester :   « C’est toujours quand il pleut que les essuie-glace tombent en panne. ». Belle observation ! Ces petits échanges pour lesquels personne ne tient un compte exact, cimentent toute la communauté du 4 de la rue Trolard. Nous sommes tous du même monde d’ouvriers, d’employés, de petits artisans, de travailleurs à domicile et notre Tour de Babel ignore les différences de nos origines et de nos confessions. On rend service à son voisin sans chichis, naturellement, comme  on  lui  tend   la  main  pour  le saluer.  Et basta !  On ne va pas se compliquer  et se pourrir  la vie  avec  des  récriminations  et  des rancunes sans fin. Les « barouffas » sont rares et, si c’est nécessaire, on donne pour quelques minutes libre cours à la bruyante faconde pied-noir, et tout s’arrange le plus souvent autour d’une anisette et d’une bonne « kémia ». C’est  simple, naturel, comme péter au lit.

               Il en est de même pour ce que Mémé appelle « les goûtettes » . Ce sont de petits présents entre voisines parce qu’on a bien réussi sa « coca », ou qu’on a eu la main un  peu lourde  en faisant un couscous ou une paella. C’est une fierté de cuisinière de régaler les autres avec ses spécialités ou avec ses essais hasardeux puisés dans ELLE ou MARIE-FRANCE. Tata Dédée et moi sommes particulièrement gâtés à Pâques avec une petite « mouna » surmontée d’un œuf dur maintenu par un croisillon de pâte. Madame Bastello et Madame Thomas nous apportent aussi leurs « rolliet’s ». Ce sont des anneaux de pâte sablée, parfumés à la fleur d’oranger et à l’anis, vraies délices dans le café au lait du matin. Je n’ai jamais démenti ma réputation de « goloso ».

               Lorsqu’elle  en  fait,  Madame P… nous descend des gâteaux juifs. Elle confectionne de délicieux petits paniers aux amendes et des boulettes aplaties de pain azyme pilé, passées à la friture puis confites dans le miel.

 

              Je me rappelle aussi une fin d’après-midi de mai. Monsieur P… qui descendait de son terrain de Notre-Dame d’Afrique me fait signe, à travers la grille du jardin, de l’attendre au portillon. Il a à la main un sac de jute dans lequel quelque chose de vivant gigote. D’instinct je fais un pas en arrière.

-      N’aies pas peur.

              Un  petit  lapin blanc jaillit du sac,  traverse  le  jardin  en  quelques bons et va se réfugier sous les buissons de pélargoniums. Je cours le déloger mais en vain.

-      Laisse-le, ne lui fais pas peur, il faut qu’il s’habitue à toi.

-      C’est pour moi ?

-      Pour qui veux-tu ? pour le pape ?… Il est trop petit pour être mangé.

-      Mangé ?

             Je  n’ai  pas envisagé une telle éventualité. Il est si petit. Il est si curieux avec ses yeux rouges. Comment peut-on penser le passer à la casserole ?

             Mémé sort à ce moment-là.

-      Tu as dit merci à Monsieur P… ?

-      Vous inquiétez pas Madame Grégoire, il est heureux, c’est son merci à lui.

-      Ça mange quoi, un lapin ?

-      Donne-lui du pain sec et des épluchures et tout ira bien.

             J’ai  donc  désormais  un petit être vivant  pour  moi  tout seul.  C’est la première fois. Bien sûr nous avons le chardonneret. Il s’agite sans cesse dans sa cage fixée au  mur,  juste  à côté  d’un battant de la porte d’entrée. Je le vois toujours d’en bas, et quand Mémé le rentre le soir pour le déposer sur le potager, je l’agace de mes petits doigts à travers les barreaux. On couvre la cage d’un torchon pour la nuit et j’aime soulever légèrement cette capote pour regarder l’oiseau dormir, immobile sur son perchoir, la tête cachée sous son aile. Le chardonneret est à tout le monde et est entré dans la famille peu après ma naissance, de sorte que je l’ai toujours connu et qu’il fait partie du décor de mes habitudes. Mais le lapin c’est bien autre chose. Il est au sol, à portée de main et de caresse.

            Une partie  de  mon  temps  se résume alors à quêter la nourriture de mon protégé et à narguer mes cousines Annie et Jeannine qui tentent vainement de l’attraper. Je surveille de près les pluches de Mémé, et, à la fin des repas je récupère les restes de pain. Le premier jour je lui donne à déguster des cosses de petits pois, une petite montagne pour lui, où il prend ce qui suffit à sa faim. Déçu qu’il ne termine pas son repas, je m’en plains à Mémé et Tata Dédée me ramène bien vite à la raison en me demandant :

-      Et toi, « chico », tu finis toujours ton assiette ?

            J’apprends  vite  à  être  moins   exigeant   avec   mon  lapin.  Peu  à peu  nous nous habituons l’un à l’autre. Quant il se laisse caresser, circonstance trop rare à mon goût, il couche ses oreilles vers l’arrière. Il a aussi quelques répugnances quand je veux le saisir par la peau du dos, comme me l’a conseillé Pépé. Plus d’une fois il me fait lâcher prise, me gratifiant d’un bon coup de griffes. Je vais alors me plaindre à Mémé qui évalue le drame et me soigne d’un coup d’eau, d’un baiser ou d’un souffle sur l’égratignure. Ce que je redoute le plus c’est le tampon de mercurochrome et je me sauve pour l’éviter. Mémé me rattrape dans le jardin et apaise mes cris en détournant mon attention, m’invitant à regarder le ciel où elle a repéré un fantôme d’oiseau que je ne vois jamais :

-      « Mira,  mira  el  pardal ! »  –  et  chaque  fois je me fais avoir, ma curiosité l’emportant sur la douleur.

-      « Avorem ! »  si  le  « chiquette »  attrape  le  tétanos,  on sera joli ! – prédit Tata Dédée, partagée entre une crainte légitime et une bouffée de pessimisme auquel son état la condamne souvent.

            Par nature elle redoute comme la peste tout ce qui peut être source de maladie. Mémé prend ça en riant car elle comprend fort bien que derrière les appréhensions de sa fille, se cache le non-dit de son infirmité dont elle ne se plaint jamais. Elle préfère s’amuser du film noir que s’invente sa fille, gommant et exorcisant un mal qu’il ne faut plus voir. Un fou rire irrépressible la secoue et, d’un coup de menton en direction de ma tante, elle m’invite à partager sa gaîté.

-      Rigolez,   rigolez  bien,   on  verra  si  vous  rigolerez quand ça arrivera. – renchérit Tata, irritée par nos rires.

-      Mais  non,   « bova »,   regarde.   Le   vernis   est   à  peine  touché.  -  puis, s’adressant à moi – « Esta loca tu tia, fil méo ! »                       

              Et,  comme chaque  fois  qu’un  bobo me chagrine,  elle me tire à elle, et dépose sur  mon  front  le  baiser  réparateur  de  sa  tendresse. Je retourne à mon lapin où à autre chose et j’entends Tata Dédée qui refuse souvent de lâcher prise.

-      « Bova » ? « loca » ?  on verra bien si je suis folle. Tout peut arriver, tout peut arriver, tu sais !

-     « Cállate chica » !

              J’entends alors leurs baisers échangés en guise de réconciliation.

             A  la  longue  je  laisse   mon  lapin  vivre  sa vie  car  je  fais rapidement le tour  des jeux possibles. Cependant je passe de longs moments à le regarder. J’aime son nez rose sans cesse en mouvement, son poil fin qu’il lisse de sa langue, comme un chat, ses sauts zigzagants lorsque je le tire de sa quiétude par un claquement de pied. Le soir je l’enferme dans une caisse grillagée confectionnée par Monsieur P….

            J’ai vite compris que mon lapin blanc, malgré son apparente docilité, se fiche complètement de moi. Seul le bruit des épluchures secouées dans un journal le fait accourir. La satisfaction du ventre est tout ce qui lui importe, sans en avoir d’ailleurs la reconnaissance.

            Cependant il paraît sensible à une autre friandise qui exerce sur lui une véritable fascination. Ce sont les pieds de Tata Jeannette. Les « Voies du Lapin » me resteront pour toujours impénétrables, et j’ignore quel cheminement le conduisait presque toujours vers elle, terre promise d’une manne providentielle.

            En été Tata porte des chaussures de toile blanche à talons compensés. Une découpe libère le gros orteil et une patte, fermée par une petite boucle dorée, met le talon à nu. Après la touffeur des après-midi durant lesquelles Mémé, Tata Dédée et moi faisons la sieste, Tata Jeannette a coutume de monter à la maison. Elle reste avec nous jusqu’à l’arrivée de Tonton Fernand qui quitte son chantier en début de soirée. Elle donne un coup de main à Mémé pour l’entretien du linge. Sa spécialité est le raccommodage. Elle n’a pas sa pareille pour remplacer les élastiques des culottes et repriser les chaussettes. Elle tire une aiguillée du coton épais, suce l’extrémité du fil pour l’introduire dans le chas, glisse jusqu’au trou l’œuf de buis et reconstitue patiemment la trame en croisant les fils. Quand le ravaudage est fini elle tape sur la reprise avec son dé pour la mater un peu. C’est elle aussi qui coupe, faufile, coud et ourle mes  « gandouras », taillées dans de vieux draps ou dans les vieux peignoirs de Mémé ou de Tata Jeanine. La guerre encore toute proche dans les mémoires a ancré cette habitude du recyclage. Le manque et le marché noir ont instauré le système D, plus par ingéniosité et nécessité que par souci d’économie. D’ailleurs pour ces « gandouras » si fraîchement confortables  en été,  une récupération de bouts de tissus convient tout à fait. Pour traîner dans le jardin c’est bien bon,  mais il est impensable que je sorte en ville ainsi vêtu. Pourtant, plus d’une fois j’ai accompagné Tata Jeannette  en  bas  de la  côte  pour  quelques commissions chez Rafi, sans être gêné par mon costume de « yaouled » . Pour Mémée cela n’a point d’importance, et elle a bien raison !

            Cette après-midi-là Tata Jeannette est occupée à ourler un rectangle de vieux drap qu’elle va ressusciter en torchon. Elle a déjà expédié grossièrement d’autres morceaux qui vont achever leur carrière en « chiffon à poussière » ou en « chiffon du parterre ». Le tout est plié dans une corbeille en osier à ses côtés. Lunettes descendues au  bout  du nez et les pieds croisés sous la chaise, elle s’applique à suivre son faufilage. Je vois mon lapin sautiller jusqu’à elle. Il commence par se hisser au niveau du talon le plus bas et le renifle sans l’effleurer. Il recule, fait mine de partir puis, sans doute pris de remords ou de curiosité, jette son dévolu sur l’orteil à sa portée. Il le sent puis se met à le lécher. Tata, surprise par la chatouille, crie en portant sa main à la poitrine, comme si King-Kong venait de l’enlever.

-      Ouh ! « qué sousto », bourricot, tu m’as fait ! - et elle s’évente le visage de la main, pour chasser une rougeur qui monte. Puis, s’adressant à moi :  

-     Et toi, coquin, tu l’as laissé faire ?

-       Il t’a mordue, Tata ?

-       Non, mais il aurait pu. – s’adressant alors à Mémé : «  Quel « sousto », ma fille, il m’a fait ! Il m’a léché avec sa petite langue et je me suis demandé ce qui m’arrivait. 

-     Aïe ! « chica », t’as peur d’un lapin, toi, maintenant ?

               Nous  partons  tous  trois  dans  un  fou-rire  qui  alerte  Tata Dédée restée sur une chaise près de la porte de la salle à manger, à l’abri des regards de la rue. Comme toujours Tata Jeannette serre les lèvres et voile son rire derrière sa main.

-      Tata, pourquoi tu te caches toujours quand tu ris ?

-      Ah ! Tu as remarqué ça, toi ?… Ma fille, il voit tout ce petit !

-      Mais dis-moi pourquoi.

-      Parce qu’elle  a  peur  que  son  dentier  saute  de  sa  bouche  et  coure derrière le lapin – lance Mémé.

-      La purée de toi, comment t’as fait pour deviner ?

                J’imagine subitement la scène du dentier coursant le lapin, comme dans un dessin animé. Mon rire est communicatif, et Mémé doit tout expliquer à Tata Dédée impatiente de savoir ce qui nous met en joie.

-      C’est ta tante. L’odeur de ses pieds attire le lapin.

-      Qu’est-ce  que  tu  crois,  mes  pieds  ils ne  sentent pas. Je me les lave, les pieds, moi, tous les jours. Tu me prends pour une « cochina », ou quoi ?… Elle est bonne celle-là, tu me la copieras!… ma parole, tu me la payeras !

                Et,  en guise  de  conclusion  nous sommes tous les quatre emportés dans le tourbillon du fou rire. Ce sont ces petits épisodes-là, simples et inopinés, qui constituent dans mon souvenir la douceur de mon enfance algéroise, le miel de mon bonheur passé.

 

            Combien de temps avons-nous gardé le lapin ? Je ne saurais le dire. La mémoire enfantine dilate le temps et les espaces. Tout était long et immense à l’échelle de ma petite taille. C’est un soir, en rentrant de la plage avec Tata Jeannette, que j’apprends la disparition de mon lapin. Mémé ne l’a  pas vu partir. S’est-il glissé sous le portillon vert alors que la planche de protection était tombée ? Me l’a-t-on volé ? Est-il mort d’indigestion et Mémé a-t-elle fait  disparaître  le cadavre pour m’éviter toute peine ? Je n’ai jamais su la vérité. J’ai eu beau inspecter la rue depuis la grille du jardin durant plusieurs jours, inspecter tous les coins et recoins de la cour intérieure, je n’en ai trouvé aucune trace. Peut-être avait-il creusé un terrier et creusant, creusant toujours avait-il fini par pointer le nez là-bas, de l’autre côté de la terre, en Chine certainement. C’est l’idée que je m’étais faite. Volatilisé, il s’était proprement volatilisé. J’ai dû me résoudre à accepter l’évidence, tout entêtement devenant vain. Le lapin blanc est tombé dans l’oubli et, curieusement, lorsque j’ai évoqué plus tard son existence, plus personne ne se souvenait de lui. Je suis pourtant certain qu’il n’est pas sorti de mon imagination et que son aventure avec Tata Jeannette a bien eu lieu. C’est curieux comme l’enfance grave dans nos mémoires des événements remarquables qui sont d’insignifiantes anecdotes enterrées dans la mémoire des autres. Dans la grande moisson commune des souvenirs familiaux j’ai glané sur le champ du passé ces petits épis abandonnés de tous. J’ai encore dans ma tête des visages sans nom, anonymes définitivement enfouis dans la terre de l’oubli. Ils ont traversé mon regard et y ont imprimé leur trace sans que je sache pourquoi. J’ignorerai pour toujours le sens de leur existence. Leur vie a parfois pris forme dans la glaise de mon imagination et je ne sais plus s’il ont été des êtres de chair et de sang ou s’ils étaient des fantômes échappés de mes rêves. J’ai encore à l’oreille un accent, une voix, des mots, des phrases qui m’ont surpris, qui m’ont séduit et qui restent un grand mystère. Pourquoi ces miettes du passé sont-elles encore fraîches en moi ? A quoi puis-je associer ces petits grains qui coulent dans le sablier du temps ? Je sais qu’ils sont là dans le trésor de mon passé. Certains, plus magiques que d’autres, comme le galet ricoche sur la surface étale de l’eau, font renaître des images à chacun de leur saut. C’est ainsi que je retrouve un temps perdu que je croyais à jamais effacé.

  

 

                    Voilà comment mon petit lapin blanc a bondi jusqu’à moi, lui que la mémoire collective et familiale avait gommé. Le dimanche qui suivit sa disparition et pour me faire oublier sa brève existence, Pépé m’a emmené  au square Bresson. J’ai eu droit à deux tours de bourricot et à un gros éclair au chocolat chez Fille. Il m’a fait promettre de n’en parler à personne. Ça a été notre secret à tous les deux. Le chocolat m’étant interdit à cause de mon foie fragile, Pépé a pris sur lui l’entorse au régime. L’éclair est passé comme la foudre du plaisir. Pépé a bien fait d’autant que cela est devenu notre habitude. Je n’ai rien perdu au change. J’ai encore mes dents de lait et elles mordent avec appétit dans les pommes de l’amour.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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