Chroniques d'une famille pied noir dans les années 50.
Tout le monde l’appelle Jeannette mais beaucoup de gens seraient surpris s’il savaient que son prénom véritable est Marie. C’est à sa mère, la Petite Mémé, que l’on doit cette fausse identité. Après avoir eu Joséphine puis Baptiste mon grand-père, elle avait donné naissance à une fille qu’elle avait prénommée Jeannette. Malheureusement celle-ci fut emportée par la mort subite du nourrisson. La Petite Mémé pleura beaucoup ce bébé aux beaux yeux bleus hérités de son époux. Quand le quatrième enfant vint au monde il fallut bien lui donner un prénom et ce fut Marie. Une de plus dans la tradition espagnole de la famille ! Mais la Petite Mémé, refusant de faire le deuil de son ange disparu s’entêta. Peu lui importait les exigences administratives de l’état civil. Elle qui ne savait pas lire se fichait bien de la paperasse et si Marie était l’appellation officielle, la seule, la vraie, celle du cœur serait pour toujours Jeannette. Choyée, la petite dernière fut couvée par une mère qui redoutait pour elle tous les tourments de la terre. A travers Marie c’est Jeannette qui revivait. La petite au tempérament docile et effacé avait cependant des caprices qu’on lui passait volontiers. Les enfants préférés n’ont pas besoin d’exprimer leurs désirs pour qu’ils soient exaucés. Tata Jeannette fut ainsi habituée à une vie plus douce que celle de ses aînés, qui, d’ailleurs, l’entouraient de leur affection. Au bout du compte la Petite Mémé s’est consolée de la perte de son époux et de sa fille en retrouvant dans les yeux de Tata l’azur de ses chers disparus.
Tata Jeannette a toujours été de la glaise que l’on modèle à sa fantaisie. La Petite Mémé qui avait le fort tempérament des femmes de poids, décidait pour sa fille qui, par habitude et souci pratique disait amen à tout. Lorsque le printemps de la jeune fille en fleur pointa son nez, Tata fut prête à s’épanouir. Ses désirs bourgeonnaient et le flot d’une sève jusque là inconnue suscita en elle des élans d’indépendance. La Petite Mémé qui veillait au grain ne laissa pas sa fille pousser ses ramures dans tous les sens. Elle prit la précaution de lui adjoindre des tuteurs avant de faire appel, si nécessaire, aux sécateurs qui règleraient leur compte aux pousses récalcitrantes. Tata Fifine, chargée de surveiller sa sœur, la fit embaucher Aux Deux Magots où elle était chef de rayon. La Tante Carmen, sœur de la Petite Mémé, servit de chaperon pour les sorties.
Arriva le temps des bals dont Tata Jeannette raffolait. Comme il n’était pas convenable pour une jeune fille rangée de sortir le soir, c’est lors d’après-midi dansants qu’elle découvrit les diableries du charleston et les étreintes du tango, de la valse-musette et du paso-doble. Elle y prit goût et faisait la sourde oreille aux critiques de sa mère et de son frère. C’est ainsi qu’elle fit la rencontre de celui qui allait devenir pour moi Tonton Fernand. Cocasserie du sort lui aussi ne portait pas son vrai prénom. En réalité il avait été baptisé Sauveur Nadal. Fernand étant son second prénom, il avait aussi le surnom officiel de « Fils d’étrangers » comme l’atteste son livret militaire. Avec ce Sauveur d’un mètre quatre-vingt-six, Tata Jeannette savait qu’elle allait libérer son mètre cinquante d’une pression familiale trop prégnante. Elle qui était comme nous tous de la race des courtes cuisses, s’était juré de connaître le septième ciel avec cet homme qu’elle contemplait d’en bas. Quand elle levait les yeux vers son dieu, le ravissement se lisait dans son regard et ce fut décidé : ce serait lui et pas un autre. Pépé, en bon chef de famille, s’était renseigné sur l’élu et n’avait pas pour le Roro de sa Chipette de sœur des yeux aussi tendres. Les fréquentations de garçons plus ou moins louches que notre futur Tonton Fernand entretenait à Bab-el-Oued, ne jouaient pas en sa faveur. Tata Jeannette tint bon et obtint l’assentiment de sa mère qui vint à bout des réticences de Pépé. Les fiançailles eurent lieu, on ne « cassa pas les papiers », et le mariage fut célébré. Tonton Fernand prouva par la suite qu’il n’était pas le mauvais garçon qu’on avait supposé en lui. Le couple n’a jamais eu d’enfant car Tata était stérile. C’est donc tout naturellement qu’elle s’est tournée vers les filles de son frère et, plus tard, vers ses petits neveux, mes frères et moi.
Elle a l’habitude de venir tous les jours à la maison. C’est elle qui fait les commissions et sert de lien avec le village. D’ailleurs elle aime bien ça Tata Jeannette. Elle connaît à peu près tous les commerçants et beaucoup de Saint-Eugénois. Elle a toujours vécu là, c’est donc normal. Comme la salive ne lui fait pas défaut et que sa langue est bien musclée elle entretient avec tout le monde des relations de bons voisinages. Elle tchatche volontiers de tout et de rien. Beaucoup de rien d’ailleurs, mais ça lui fait plaisir de tailler un brin de bavette avec les femmes qu’elle rencontre. Elle n’est pas le genre à médire ou à critiquer telle ou telle. Ça non ! C’est une brave fille, Tata Jeannette. Elle ne ferait de mal à personne. Oui, pour l’amour de Dieu, ce serait péché de médire…mais elle fait son pain quotidien des tranches de vie qu’on lui raconte. Pour ça elle a bonne oreille, bonne mémoire enregistreuse et c’est fidèlement qu’elle restitue à Mémé les anecdotes glanées de droite et de gauche. Elle est notre gazette vivante. Moi qui suis aussi curieux qu’elle j’adore l’écouter rapporter du marché les petits événements qui animent le village. Parfois je l’accompagne et ai l’avantage des propos de première main. À nous deux nous faisons « une belle paire » comme dit Mémé.
- Ben quoi, y a pas de mal à ça, Antoinette! – se défend Tata Jeannette.
- « Mira qué bé ! » Manquerait plus que ça. Tu sais que j’aime pas qu’on dise du
mal, ici, chez moi. Ça nous retombe toujours dessus ! Chacun chez soi et Dieu pour tous !
- Je sais, ma fille, et Baptiste, s’il m’entendrait (1) rapporter des « tchaleffes », « la purée, la calbote » qu’il me mettrait ! Je le connais, tu sais.
- « Calbote ? Qué calbote, chica ? » T’as déjà vu ton frère donner une « calbote » à
quelqu’un, toi ? Même pas à ses filles il a touché (1) ! Pour l ‘amour de Dieu, jamais de la vie il toucherait un cheveu à quelqu’un !
- Et je sais Amparo, c’est juste pour dire !
- Oui, et ben dis pas et méfie-toi des langues. Et tatata par ci et tatata par là ! …
Pour moi ça rentre par une oreille et ça sort par l’autre.
Mémé a horreur des cancans. Ce qui se passe chez les autres ne l’intéresse pas. Elle ne fait pas d’histoire et n’en cherche à personne. Elle cloue le bec des langues pointues. Ce qui se passe sous notre toit ne regarde que la famille et comme il n’y a rien d’inavouable, tout commentaire serait le fait d’esprits mal intentionnés. D’ailleurs Pépé veille sur la tribu et malheur à celui qui se permettrait des propos diffamatoires. Sa réputation est un drap blanc tendu sur le fil de son honneur. Et au village on le sait bien. C’est pour ça que les clients de la plomberie lui font confiance. Il est homme droit qui connaît ses devoirs.
Il n’empêche que sa sœur est la reine des potins. Certes elle n’en parle qu’à Mémé. Il ne faut pas la prendre pour la commère du village. Elle nous apprend les deuils, les maladies, les accidents, les naissances, les mariages. C’est grâce à elle que le village vient à nous.
Moi, j’aime bien le samedi, jour des noces. C’est une des distractions de Tata Jeannette que je partage volontiers avec elle. Elle m’emmène à la mairie et nous assistons aux cortèges nuptiaux. Ceux qui n’habitent pas loin viennent à pied et traversent fièrement les rues, mariée en tête au bras de son père. Les cortèges passent tout près de chez nous et je les vois depuis la grille du jardin. Ils empruntent la rue Salvandy pour se rendre de la mairie à l’église. Les gens sont heureux, en costumes de dimanche. On les applaudit parfois et des « Vive la mariée » fusent sur leur passage. Ce que Tata Jeannette appelle « les grands mariages » nous fascine davantage. Les toilettes sont plus élégantes, à la « dernière mode ». La mariée, princesse voilée à blanche traîne semble sortie des contes de Madame Ernestine. Les enfants d’honneur la précèdent en se tenant la main. Les tout petits ont des élans de mariage buissonnier que les mères recadrent en souriant. . Les plus grands tiennent la traîne. Il y a du Modes et Travaux dans l’air, avec un goût de faux Hollywood. Quand les demoiselles d’honneur ont toutes la même robe, modèle choisi par la mariée par souci d’harmonie, c’est le chic du chic. Certaines, avec leur grâce de mannequins, pourraient bien défiler pour des maisons de couture et d’autres ont des allures de grosses filles endimanchées. À cette théorie blanche et rose succèdent les couples vêtus de neuf pour la circonstance, comme si la fée d’un moment avait transformé en toilette de bal la blouse blanche de la charcutière. On commente les tenues. C’est le temps des larges robes New Look, vaporeuses et soyeuses, des capelines fleuries qui coiffent les Scarlett d’un jour.
Pour les « très grands mariages », le tralala exige une véritable mise en scène. Le cortège n’emprunte pas la rue Salvandy, c’est-à-dire l’entrée arrière de la mairie. Les voitures astiquées et pomponnées de kikis et de fleurs blanches arrivent par l’Avenue Maréchal Foch. Elles s’arrêtent au bas des grands escaliers et les chauffeurs en livrée, casquette sur la poitrine ouvrent les portières aux invités. Toutes les vitrines des magasins chics d’Alger sont alors sur le trottoir où l’on s’embrasse, se congratule et se fait admirer. Les curieux que nous sommes ne laisseraient par leur place pour un douro. Tata Jeannette me pousse devant elle en disant de sa voix la plus gentiment courtoise :
- Excusez-moi, c’est pour le petit, c’est pour qu’il « voye » mieux !
Et on nous laisse passer. Je suis aux premières loges … et Tata aussi, elle voit mieux ! Il est vrai que sa stature n’est pas une montagne qui bouche l’horizon. On attend sagement car généralement la vedette du spectacle n’est pas encore là. Par tradition elle arrive en dernier. Son chevalier servant est déjà sur place, brillantiné, en habit gris et gibus à la main, comme beaucoup d’autres messieurs d’ailleurs. L’œillet blanc à la boutonnière, sa jeunesse et son sourire Gibbs d’éclatant bonheur font la différence. Et puis c’est lui que la foule distingue. C’est lui que les dames embrassent et à qui les messieurs serrent vigoureusement la main avec une tape affectueuse dans le dos. C’est le fils Un Tel que l’on a connu tout petit. Il a une belle situation et il fait un beau mariage. Tant mieux pour lui, c’est un gentil garçon. Mais voilà celle que l’on attend. Elle est noyée dans une vague d’écume blanche qui emplit l’arrière de la voiture. Son père descendu de l’avant lui tend la secourable bouée de sa main gantée. C’est d’abord un escarpin blanc qui touche le sol puis, baissant le front pour ne pas heurter le diadème qui retient les flots de son voile, jaillit une blanche Vénus serrant contre son sein une gerbe de glaïeuls et de roses crème. Le public applaudit. Les yaouleds, sur le trottoir d’en face rient et crient. D’autres, plus hardis, se sont faufilés aux premiers rangs ou se sont juchés sur le balcon de pierre des jardins suspendus. Peu à peu un protocole discret mais efficace règle l’ordre des choses. Au bras de son père la mariée gravit le grand escalier qui mène à l’esplanade. Les fillettes qui les précèdent tiennent des corbeilles garnies de tulle blanc emplies de pétales de roses qu’elles sèment sur le chemin. Tout devant, deux couples de petits enfants ouvrent le cortège, guidés par une jeune femme pleine de souriante sollicitude. La traîne et le voile de la mariée, retenus par quatre fillettes, se déplient le long des marches. Les demoiselles et les garçons d’honneur, assortis pour l’occasion, précèdent le défilé de la famille et des invités. Les tenues élégantes et colorées des femmes déroulent un parterre de fleurs mouvantes qui serpente lentement le long des marches.
Moi, ça me fait rêver tout ça car ce n’est pas mon monde. Et Tata Jeannette rêve, elle aussi. Elle y va de ses « oh ! » admiratifs et de ses « oh ! lala ! ma chère ! », commentaires élogieux que partagent ses connaissances. Elle en a plein les yeux et elle en aura plein la bouche durant quelques jours. C’est un grand moment de la vie du village. C’est un repère, un point de comparaison car on ne manque pas d’établir une sorte de palmarès en rappelant les cérémonies précédentes. Il est vrai que certaines étaient à l’esbroufe, « faisaient du genre », mais on aura beau mettre une selle délicieusement damasquinée sur le dos d’un bourricot, on n’en fera jamais un pur sang arabe. Cependant ce jour-là j’ai touché du doigt la féerie du luxe. J’ai vu du cinéma « en vrai ». Les acteurs inaccessibles sont descendus de l’écran et sont venus à moi pour ravir mes yeux éblouis. Ce jour-là, comme Alice, j’ai traversé un miroir. Je suis entré dans les pages papier glacé des magazines de Tata Jeanine, et j’ai goûté au charme glamoureux d’un éclat à jamais interdit.
J’ai aussi en mémoire un autre événement du même ordre. C’était un 14 juillet. Le matin je suis descendu avec Pépé jusqu’à l’Avenue Maréchal Foch pour voir le défilé. Il m’a assis sur le muret qui borde les escaliers au bas de la rue Trolard et je domine ainsi l’Avenue. Il me tient serré contre lui. J’ignore d’où part le défilé, peut-être de l’église ou des écoles. Je sais que le maire, Monsieur Laquière, doit faire un discours devant le Monument aux Morts, au bas de la mairie. Le défilé doit continuer en direction d’Alger, jusque vers le stade et le cimetière. Il fait très beau. Je laisse passer avec indifférence les enfants des écoles et les groupes de l’A.S.S.E. car la musique que j’entends m’intéresse davantage. La fanfare arrive au son des marches militaires. Quand elle se présente à notre niveau elle entame un air que je connais bien car je l’entends souvent à la maison. Dans mon dos Pépé en fredonne les paroles, doucement, avec dans la voix une émotion contenue, mariage de tendresse et de fierté. Il prend mes mains pour battre la mesure et c’est avec des « ta tatatata tata !… » que nous accompagnons la « Marche des Africains ». Ce sont ceux qui, comme Pépé, sont venus des colonies pour défendre la patrie. Les tambours et les trompettes vibrent dans mon ventre et ma poitrine. C’est une sensation nouvelle qui m’emporte et m’apeure à la fois. Plaisir et crainte se mêlent en moi.
Des jeunes gens accompagnent les musiciens en agitant de petits drapeaux tricolores en papier. Tout le monde a l’air heureux. Rafi a baissé le rideau de fer de son épicerie et est venu s’installer à côté de nous. Il commente le spectacle avec Pépé. Je ne prête aucune oreille à ce qu’ils disent car ce qui domine la foule au loin capte toute mon attention. Au pas lent et chaloupé des chameaux, un détachement de méharistes avance. Ils sont superbes avec leur sarouel d’azur et leur cape blanche. Les hommes sont coiffés d’un turban blanc et les officiers d’un képi bleu ciel. Épousant le tangage de leur monture, ils se tiennent droit et lancent leur regard au loin vers d’invisibles dunes. Les chameaux aux lourdes paupières jettent sur nous le regard hautain de leur mépris. Leur long cou courbé, leurs pattes graciles leur donnent une élégance de danseurs exécutant une chorégraphie au ralenti. A mon retour à la maison je ne taris pas d’éloges à propos de ces hommes et de leurs chameaux. Le désert que je ne connais pas est venu à moi. C’est un peu comme ces images d’actualité qui précèdent les films du cinéma en plein air. Mais là c’est en couleur et en relief, c’est « en vrai ». Le lendemain j’ai fait mon rapport à Madame Ernestine.
- Ce ne sont pas des chameaux. Les chameaux ont deux bosses. Ce que tu as vu ce sont des dromadaires, mais tu sais c’est la même famille.
- Pourtant tout le monde les appelait chameaux !
- Je sais, on les appelle généralement comme ça ! On dit aussi que ce sont les « vaisseaux du désert ».
- Ecoute bien ce qu’on te dit – a renchéri Mémé.
Elle fait confiance au savoir de sa voisine, dont la position et les connaissances lui ont toujours imposé respect et admiration. C’est sa façon à elle de regretter de n’avoir jamais fréquenté l’école. Elle a des humilités de petite fille sage devant ceux qui savent, ceux qui ont appris.
Le 14 juillet est aussi la fête du village en hommage à Saint Eugène de Carthage honoré la veille. L’A.S.S.E., l’Association Sportive Saint Eugénoise a organisé une grande fête dans la cour de la mairie. Des jeux ont été installés pour les enfants. J’aurais bien voulu participer au jeu des ciseaux, mais Tata Jeannette a eu peur que je me coupe. Je regarde donc les autres, ciseaux en main et yeux bandés, tenter de couper le fil des petits cadeaux suspendus à une corde tendue entre deux arbres. Il suffit de repérer l’objet de son choix pour jeter sur lui son dévolu. Mais ce n’est pas si simple car une fois qu’on vous a bandé les yeux, une jeune fille vous fait tourner et vous dirige par la voix vers la corde aux cadeaux. Après c’est aux cris de « chaud ! », « froid ! », « brûle ! » que les joueurs sont guidés. Je ris car parfois certains spectateurs facétieux s’amusent à les dérouter en criant de fausses informations. D’ailleurs une petite fille excédée a arraché son bandeau et, de rage, est allée couper le fil de la poupée qu’elle convoitait. Comme on l’a traitée de tricheuse, elle nous a tiré la langue et s’est réfugiée en pleurs dans les jupes de sa mère.
Avec les plus petits la jeune fille qui mène le jeu est pleine d’égards. Elle les mène au plus près de la corde. Quant aux plus grands qui tentent de voir par dessous le bandeau en renversant la tête en arrière, ils sont bons pour un nœud vivement resserré sur la nuque. Le plus beau cadeau est un Bambi de caoutchouc qui couine quand on lui presse le ventre. C’est le petit-fils du cadi qui l’a eu.
Malgré mon insistance Tata Jeannette reste ferme. Elle ne veut pas me ramener à la maison avec une phalange en moins.
- Mais je sais me servir des ciseaux !
- Et que va dire Pépé si je te laisse te couper ?
- Je ferai attention. Tu me prends pour un « babao » ou quoi ?
- Et non, mon fils ! Allez, viens avec Tata !
Sur ce elle passe derrière moi, me couvre les yeux avec sa main et me conduit à
l’aveugle vers un autre jeu. Avec une petite canne de roseau où pend un crochet, je pêche un paquet bien ficelé. Tous les lots sont identiques, enveloppés dans du papier journal. Il est impossible de choisir. Je dégote un oiseau chanteur en plastique rouge. Quand on le remplit d’eau on imite grossièrement le gazouillis des oiseaux en soufflant dans la hampe de sa queue comme dans un sifflet.. Ce n’est pas une véritable surprise car Tonton Fernand m’en a déjà acheté un chez Choucal.
- Comme ça tu en auras deux ! – a savamment conclut Tata Jeannette.
J’aurai peut-être plus de chance avec le rouge, car le vert de Tonton Fernand s’est montré particulièrement inefficace. J’ai pourtant suivi ses instructions à la lettre. Des moineaux viennent se poser dans le jardin et j’aurais bien aimé en attraper un. Tonton m’a conseillé de mettre des miettes de pain sur le compteur à gaz et de les attirer avec mon oiseau-chanteur. Il suffit alors de s’approcher d’eux tout doucement et de poser quelques grains de sel sur leur queue. C’est imparable. Ils sont immobilisés et il n’y a plus qu’à les saisir. Parole de Tonton Fernand ! Il en a paraît-il capturé des centaines comme ça, quand il était petit : des moineaux, des chardonnerets, des merles, des étourneaux, et même des rossignols. Mais là il faut attendre la nuit !
Maintenant qu’il est grand - et il est grand Tonton Fernand, le plus grand de nous tous avec son mètre quatre-vingt-six – oui, maintenant qu’il est grand il tente de les « avoir » au fusil. C’est le seul chasseur de la famille. Quand il part dans le bled avec ses amis, il est souvent le seul à rentrer bredouille. Mais il s’en fiche. D’ailleurs il n’aime pas dépecer les lapins ou les lièvres tombés sous ses plombs. Quand cela arrive, mais c’est rare, il les donne à ses amis. Comme Tata Jeannette n’aime pas plumer les oiseaux, grives ou perdrix, c’est lui qui s’y colle. Nettoyer le gibier à plume lui répugne moins que le gibier à poil, mais à vrai dire ça ne l’enchante pas plus que ça.
Si sa gibecière est souvent vide c’est qu’il fait confiance au chien d’un de ses copains, un corniaud qui préfère courir derrière les sauterelles et les papillons et laisse filer le gibier. Mais Tonton a cependant une excuse plus solide. Il a fait don à sa toupie d’ébéniste des deux premières phalanges de son pouce gauche. Il prétend qu’il est gêné pour tirer et explique ainsi ses maladresses de chasseur. Moi je crois que tout ça c’est de la « zoubia » d’excuse. On n’a pas besoin du pouce pour presser la détente. Tonton ne veut pas avoir « la honte à la figure » et il cherche des prétextes. Mais je sais la vérité. Il m’a mis dans la confidence et m’a fait promettre de ne jamais révéler son secret : il a un fusil spécial, un fusil courbe qui tire dans les coins !… et il lui faut beaucoup de doigté pour atteindre sa cible. Ce doit être aussi difficile que poser du sel sur la queue d’un moineau. Voilà pourquoi je suis comme Tonton, je n’ai jamais rien pris. Alors, avec mon oiseau rouge, je continue de chanter sous la tonnelle ou dans les branches de mon citronnier. Si d’aventure un moineau s’approche, je me dis que c’est mon chant qui l’attire et je le regarde picorer les miettes de pain sur le compteur à gaz. De toute façon nous avons le chardonneret dans sa cage et elle est bien trop petite pour un second locataire.
J’ai empoché mon cadeau et Tata Jeannette m’a entraîné vers les chaises alignées devant le podium, à l’ombre des ficus et des eucalyptus. Elle s’est précipitée vers les deux dernières places libres, au premier rang, juste au milieu.
- On sera bien là, tu crois pas, mon fils ?
Je ne réponds pas. De toute façon elle a raison et dirige les opérations depuis le début de la fête. Elle entame très vite la conversation avec une grosse dame qu’elle ne connaît pas mais qui, comme elle, veut être aux premières loges pour l’élection de la « Reine de l’A.S.S.E. ». Je trouve l’attente un peu longue, mais Tata, toute à sa causette ne voit pas passer le temps. La grosse dame brune, confite dans la dorure de sa quincaille, dresse une poitrine généreuse et parle haut. De son éventail agité de petits coups secs et rapides, elle couvre parfois sa bouche trop rouge quand elle lâche la roucoulade d’un rire sonore. Je sens que Tata est gênée par les démonstrations trop spectaculaires de sa voisine, mais nous sommes si bien placés… Nous n’abandonnerons pas nos chaises pour un empire. Je regarde Tata qui hoche la tête d’un air courtois quand la dame la prend à témoin pour asseoir ses commentaires sur l’assistance.
Les haut-parleurs se mettent à crépiter. Un sifflement aigu tire de la gorge de la grosse dame un cri de douleur visiblement exagéré. Un monsieur s’empare du micro pour saluer le public et se lance dans un interminable discours sur le spectacle à venir. On sent bien qu’il convoque toutes les redites et toutes les hésitations d’un discours improvisé pour meubler un temps qui n’en finit pas de s’étirer. La grosse dame n’en peut plus de ce laïus. Elle se met à hurler un « Hou ! » terrible dans ses mains en porte-voix. Tata la regarde, surprise et décontenancée, et frotte le revers de sa main contre sa joue pour montrer qu’elle trouve elle aussi la situation barbante. Le cri a eu son effet. Le monsieur du podium abrège son propos et annonce le défilé tant attendu des belles de l’.A.S.S.E. La grosse dame pousse un soupir de satisfaction :
- Si je serais pas intervenue (1), on en serait encore à attendre la fin du prêche !
Je ne saisis pas l’allusion mais je comprends qu’elle n’est pas du goût de Tata. On ne plaisante pas avec ces choses-là. « C’est péché » de mêler l’église à tout ça. La dame, elle, est fière d’elle-même et cache derrière son éventail son rire de grosse gargoulette qui se vide.
- Vous allez voir ma fille comme elle est belle ! Elle se présente au concours, vous
savez ! Ayaya, j’ vous dis pas ce qu’elle m’a fait passer pour ce défilé ! La purée, sans mentir, c’est pas parce que je suis sa mère, mais vous allez voir, à coup sûr elle a sa chance !
- Faut croiser les doigts ! – lui répond Tata Jeannette, bonne fille, en espérant la faire
taire.
- Inch’ Allah ! Que Dieu il vous entende, mais si elle gagne… Ayaya ! j’ vous
dis pas la « bomba » que son père il va faire. Ma parole, je le vois déjà, il va la « manger des yeux à sa fille »! (1) Et quoi, c’est sa fille après tout, c’est normal qu’il en « soye » (1) fier, pas vrai ?
- Oui, bien sûr ! Mais on va regarder ! - conclut Tata, toujours bonne fille mais
surtout attentive au spectacle qui va commencer. Et elle tient à avoir la paix pour savourer son plaisir des yeux.
A l’appel de leur nom les jeunes filles s’avancent sur l’estrade, tournent sur elles-mêmes pour que le jury puisse apprécier l’élégance de leur robe. Elles sont toutes en rouge et blanc, aux couleurs de l’A.S.S.E. La grosse dame assaisonne de ses sarcasmes les rivales de sa fille :
- Mare de Deù ! Regardez-moi ce stocafiche !… Et là, la povre, le Bon Dieu l’a
ratée celle-là !… Houyou !you ! et celle-là, « smina » ! ma parole elle doit aimer le couscous, elles doivent être bonnes « les boulettes à sa mère » (1) !… Allez toi, prétentieuse, va, allez fais pas du chiqué comme ça, va, arrête c’est pas la peine, ma fille ! Tiens-toi pas comme ça que même pas un noyau d’olive il te passe entre les fesses !… Eh ben ! elle s’est pas forcée, ça pas dû lui coûter bien cher sa robe à celle-là ! et oui je savais pas que même les povres ils pouvaient se présenter ! Les pooovres !… Ma parole, elle a dévalisé chez Touboul, celle-là, elle veut nous en mettre plein la vue ou quoi ? Allez ma fille reste comme ta mère elle t’a fait, va, ça vaudra mieux!…
Puis elle se tait. .
Une jeune fille brune s’avance, la taille bien prise dans une robe andalouse, blanche à pois rouges, qui moule son buste et ses hanches puis s’étale en amples volants jusqu’aux chevilles. Elle cambre légèrement la taille et, dans son poing gauche appuyé sur la cuisse, elle tient le bas de sa robe, découvrant un jupon rouge. En marchant elle semble jouer avec le frou-frou des volants. Une corolle rouge et blanche ondule autour d’elle à chacun de ses pas. Elle a ramené et serré sa chevelure dans un chignon de côté où elle a piqué deux œillets, un rouge et un blanc. Je la trouve très belle et je le dis tout haut. Tata Jeannette s’adresse à sa voisine, comme si elle voulait clore son bec de commentatrice moqueuse :
- C’est lui qui l’a dit, et comme on dit, la vérité sort toujours de la bouche des enfants !… et il a raison le « chiquette », elle est jolie cette petite !
La grosse dame pince les lèvres, sans doute parce que les mots lui manquent ou ne peuvent plus sortir. L’assistance, séduite comme moi, applaudit. C’est vrai qu’elle est belle ! Tout est gracieux en elle, naturellement, sans affèterie aucune, et son sourire au charme spontané lui assure la conquête du public. Pour moi elle se confond en ma mémoire avec la belle Carmen Sévilla partenaire de Luis Mariano dans Andalousie. Il est vrai que ce film a été pour moi un événement tout à fait exceptionnel. C’est l’unique fois où Mémé est venue avec nous au cinéma. Nous sommes allés à Bab-el-Oued au Marignan, Mémé, Tata Jeanine, Tonton Jeannot, Tata Denise, ma cousine Annie et moi. C’était en soirée et c’était un baptême pour moi. Pépé était resté à la maison pour garder Tata Dédée. Cette sortie familiale, la seule avec Mémé, a été pour moi un moment de pur bonheur… Et pour Mémé, n’en parlons pas. Elle a retrouvé son Espagne, Espagne de carte postale des souvenirs embellis de son enfance. En sortant nous fredonnions tous : « Andalucia-a, mia, pays d’amou-ou-our… »… et ça été notre « fiesta pour toujou-ou-ours ».
Ma belle gitane n’a pas eu les suffrages du jury. Il a préféré une grande blonde plantureuse dont la robe, moins marquée, répondait paraît-il davantage aux consignes du concours. Notre voisine s’est levée en hurlant pour applaudir l’élection de sa fille au rang de Première Dauphine. Tata Jeannette m’a tiré par la main en me disant :
- Allez, viens on s’en va, c’est fini !
Elle n’a pas dit au-revoir à la grosse dame. Moi non plus d’ailleurs. Tata n’avait pas choisi la belle andalouse et elle a été déçue que sa petite préférée « fasse tchoufa », elle aussi. Nos espoirs de victoire à tous deux sont « partis en bliblis ».
Tata Jeannette a, chaque semaine, un rendez-vous qu’elle ne manquerait sous aucun prétexte. Elle se rend tous les vendredis au bain maure. Elle y va vers les trois heures et en sort après cinq heures. Elle nous revient frottée, poncée, limée, rose et raclée comme une carotte nouvelle. On ne peut rien lui demander dans les quarts d’heure qui suivent. Il lui faut reprendre ses esprits sur une chaise. Par habitude elle s’évente de la main et souffle comme si elle voulait recracher un feu intérieur qui la consume. Pourtant elle prétend qu’elle est bien, que le bain maure la remet en forme. Mémé est de son avis bien que je ne l’aie jamais vue y aller. Mais c’était avant, quand elle était jeune, avant la naissance de Tata Dédée. Maintenant elle ne peut et ne veut s’octroyer ce moment de détente. Moi je suppose que ce doit être bien mais personne ne m’y conduit. Je suis encore très jeune et je serais sans doute admis dans les créneaux réservés aux femmes. Tata Jeannette dit qu’il y a des petits yaouleds qui viennent avec leur mère. Elle ne s’est jamais proposée de m’emmener avec elle et je crois que Mémé s’y opposerait car elle craint que la chaleur ne m’incommode. De toute façon elles sont d’accord pour dire que ce n’est pas la place des enfants. Comme j’ignore ce que c’est, le bain maure ne me manque pas. Je verrai bien quand je serai plus grand.
Ce n’est pas que d’habitude Tata Jeannette sente mauvais, mais quand elle remonte de ses ablutions hebdomadaires je remarque toujours qu’elle sent le propre. Elle a une bonne odeur de savon et la peau toute douce.
- Ma fille, si tu avais vu les vermicelles noirs qu’elle m’a enlevés, la mauresque !
- Et « chica », c’est pas la peine d’aller au bain maure si tu ne te fais pas frotter !
- Je me demande d’où ça sort tout ça ! Je fais pourtant ma toilette tous les jours.
- Aïe ! « Chica », d’où ça sort ? Et d’où tu crois que ça vient, de ta peau pardi !
- Et pourquoi tu n’y vas pas, toi aussi ? Ça te ferait du bien, tu sais.
- « Avorem ! »… Ce serait bien le moment, oui !… Oh non ! Pour l’amour de Dieu, plus maintenant !
- Elle a raison, tu pourrais y aller, Tata me gardera – intervient Tata Dédée sans doute consciente des raisons réelles du refus de Mémé.
- Moi je veux bien garder Dédée, ça te ferait du bien, Antoinette, tu sais !
- Non ! non ! non ! Jamais de la vie ! - tranche Mémé qui, pour appuyer son refus, claque de petits bruits mouillés avec le bout de sa langue contre ses dents.
Je me rends compte aujourd’hui que tout cela était normal, dans la logique des habitudes de l’époque. La maison sans Mémé, ne fût-ce qu’un moment, était pour moi inconcevable. Elle n’en était pas seulement l’âme, elle en était la chair, le cœur, le poumon, la vie, tout simplement. Je savais qu’elle serait toujours là lors de mes retours après mes courtes absences. Je savais que dans cette maison, il y aurait toujours quelqu’un qui sécherait mes larmes, qui apaiserait mes craintes. Je savais surtout qu’il y aurait des bras câlins pour m’étreindre et enfermer nos fous-rires complices. Je savais que tu serais toujours là, toi, ma paix silencieuse, mon tendre bonheur, mon doux regard amoureux.
En fait Tata Jeannette a toujours été mon chaperon. Elle me conduit à l’école et vient me récupérer à la sortie. Parfois, avant de remonter à la maison, nous passons par le marché et elle m’achète un « zalabyia ». J’adore ce beignet orange, allongé comme un trombone et confit dans le miel. L’Arabe qui les vend connaît ma gourmandise et il m’en choisit toujours un bien gonflé. Il enveloppe une extrémité dans un morceau de papier bis épais pour éviter que je poisse mes doigts. C’est souvent peine perdue car j’ai à tout coup la main collante mais j’ai aussi une langue bien agile pour réparer les dégâts. Parfois j’ai droit à un beignet arabe, mais je ne peux pas en abuser car mon foie tolère mal la friture. C’est du moins ce que prétend « ma » chevaline doctoresse. Pourtant en voyant le marchand façonner la petite boule de pâte entre ses doigts, en faire une roue dodue en son tour et fine en son centre, la jeter dans la bassine d’huile bouillante où elle flotte, se promène et gonfle comme une bouée, j’ai déjà l’eau à la bouche. Le beignet arabe est délicieusement craquant au milieu et moelleux autour. En définitive il est peu gras quand il a été bien saisi par la friture. C’est tout chaud, au sortir de la bassine, qu’il faut le déguster et c’est dans une roue de soleil qu’on mord à belles dents.
Pourtant, un jour, le beignet m’est resté sur l’estomac. C’est ce qu’a dit Mémé en en faisant le reproche à Tata Jeannette. La pauvre n’y était pour rien et j’étais seul responsable de l’indisposition car j’ai passé une bonne partie de la matinée au soleil sans chapeau. Je ne me suis pas senti bien et n’ai pas eu l’ardeur d’être l’avocat de Tata. Vomir m’aurait soulagé mais je n’y suis pas arrivé. Ça a inquiété Mémé car j’ai généralement le cœur au bord des lèvres. L’après-midi a été « lalilala » et le verdict est tombé : « je suis bon pour l’amphitate ». Tata Fifine, la nièce de Mémé et mère de mes cousins Claude et Francis, a dû venir me faire « l’amphite ». Elle est arrivée un peu avant le coucher du soleil, Pépé n’était pas encore rentré de son atelier. J’étais couché sur le lit de mes grands-parents et j’entendais Tata parler à voix basse avec Mémé. Je ne comprenais pas ce qu’elles se disaient et je me sentais trop mal pour faire des efforts d’espion. Elles sont entrées dans la chambre. Tata a touché mon front et s’est tournée vers Mémé.
- Il est un peu chaud... T’as raison, il est bon pour « l’amphitate »… Alors, mon fils, t’as mal ?
J’étais un peu inquiet et prêt à pleurer car j’ignorais et redoutais ce qu ‘on allait me faire. Mémé est venue à mon secours :
- Pleure pas « bovo », Tata va pas te faire mal.
- Assieds-toi au bord du lit, mon fils. Tata va juste te faire des prières sur le ventre – a dit Tata Fifine en sortant une cravate noire de la poche de sa blouse. Elle a placé la pointe la plus large au creux de mon estomac.
- Tiens bien le bout, ici, contre toi et laisse-moi faire.
J’ai obéi. Effectivement je n’avais aucune crainte à avoir. Tata a assujetti l’autre bout de la cravate à son coude droit et a commencé à murmurer des prières que je ne comprenais pas. Et « venga a andare et venir » avec son avant-bras tout le long de la cravate, l’arpentant comme si elle voulait en compter les coudées. Je l’ai regardée, attentif, silencieux. Elle a fermé les yeux pour mieux se concentrer et parfois les a levés vers le plafond. Quand elle a eu fini elle a replié la cravate noire, l’a embrassée et fait un signe de croix sur mon ventre.
- Tu vois, ça n’a pas fait mal ? – et se tournant vers Mémé – Ce soir ça ira déjà
mieux et demain ce sera fini. Mets-le à la diète pour la journée.
Elle m’a serré contre elle, posé sa joue fraîche sur mon front puis y a déposé un baiser. Effectivement le lendemain j’étais sur pied. La cravate noire avait fait miracle. Comme ce serait bien si tous mes bobos s’évanouissaient sur un coup de cravate !
Tata Jeannette a été rassurée quand elle est venue le lendemain.
- Tu m’as fait une peur bleue, tu sais. Mais c’est fini, je t’achète plus de beignet arabe, mon fils. Jamais de la vie !
Je me suis débrouillé pour qu’elle ne mette pas sa promesse à exécution. J’ai aussi évité le coup de chaud pendant la digestion, et je mets sans rechigner mon chapeau de paille lorsqu’elle m’emmène à la plage où nous retrouvons Tata Denise, l’autre nièce de Mémé, et ses filles Annie et Jeannine. Tata Jeannette, elle, ne met jamais de chapeau. Elle se contente d’un mouchoir déplié qu’elle réajuste sans arrêt au gré des caprices de la brise. Elle a toujours avec elle un petit sac de toile rayée qu’elle appelle son « cabassette ». Elle y jette en vrac son poudrier, son tube de rouge à lèvres, son mouchoir, son porte-monnaie, la crème dont elle me badigeonne pour éviter les agressions du soleil et mon goûter que Mémé a enveloppé dans une serviette. Nous descendons à la plage des Deux Chameaux en fin d’après-midi, quand le soleil décline déjà et que la chaleur s’est un peu assagie. Avec mes cousines nous jouons au bord de l’eau à creuser des bassins, à construire des châteaux de sable avec nos seaux. Nos édifices tiennent mal car le sable gris est trop grossier. Ce que je préfère c’est chercher des « trésors ». Chaque jour je ramène mes « pierres précieuses », débris de verre roulés et polis par les vagues, mes émeraudes, mes turquoises, mes rubis trop rares. Si j’ai de la chance je tombe sur « un œil de Sainte-Lucie ». Quand mes cousines en trouvent un, elles se promettent de le faire monter en bague. Jusqu’à présent c’est resté vœu pieux. Moi je le mets religieusement dans du coton bien rangé dans une grosse boîte d’allumettes. J’en ai plusieurs et j’aime bien les aligner sur la table pour les admirer. Madame Ernestine dit qu’on pourrait les percer pour en faire des boutons. C’est hors de question. Je ne veux pas abîmer ces spirales orangées lisses et douces au toucher. D’ailleurs un porte-bonheur ne se trafique pas, on doit le conserver intact si l’on veut en garder le pouvoir surnaturel. Ce sont peut-être tous ces « œils de Sainte-Lucie » qui m’ont protégé durant tout ce temps de douce insouciance auprès de Mémé…
Parfois le marchand d’oublies arpente la plage, son cylindre de fer blanc tenu en bandoulière. Le « tac-à-tac » de sa crécelle et ses cris annoncent son arrivée.
- Z’oublies ! Z’oublies ! Z’oublies !
J’adore ces énormes cornets de gaufrette craquante. C’est délicieusement sucré avec un léger goût de caramel lorsqu’elles sont un peu cuites et prennent des teintes de pain doré. Je ne connais pas de pâtisserie plus simple. Quand l’oublieur ouvre sa boîte j’ai déjà l’eau à la bouche, cueilli en plein péché de gourmandise par les senteurs biscuitées. Les cornets d’oublies sont emboîtés les uns dans les autres et forment une colonne dorée prometteuse de succulentes et croquantes douceurs. Et pour Tata ça n’a pas « le gras des beignets ». Ça la rassure et elle se sent à l’abri d’une prochaine « amphitate ».
Quand nous n’allons pas à la plage, ou quand ce n’est pas encore la saison, nous retrouvons mes cousines Annie et Jeannine dans les jardins de la mairie. Nous passons l’après-midi à ramasser « les boulettes ». Ce sont de petites boules vertes tombées des ficus et qui servent à la construction de nos meubles quand nous jouons « au papa et à la maman ». Avec des allumettes usagées nous réalisons des lits, des chaises, des tables miniatures que notre imagination transforme en mobilier véritable pour aménager notre maison. Les boulettes nous servent de joints et d’articulations. Nous passons des heures à inventer des scénarios où, bien sûr, j’ai le rôle du père puisque je suis le seul garçon. Annie avance son droit d’aînesse pour prétendre au rôle de mère et Jeannine se voit dévolue la partie de la petite fille. Elle accepte bien cette soumission, mais il ne faut pas exagérer. Elle supporte souvent mal l’autorité de sa « sœur-mère » qui d’ailleurs joue ce rôle à la perfection. C’est pourquoi elle choisit parfois d’être un petit garçon pour affirmer une indépendance qui convient fort bien à son tempérament de vif-argent.
Si nous jouons « au docteur » Tata Jeannette reste en alerte. Elle fait mine de ne rien voir mais nous surveille de près. On sait jamais, une robe est vite levée, un slip est vite sur les talons quand le docteur a l’auscultation conquérante. Les trésors de la culotte sont tabous. On ne doit pas en parler et encore moins les exhiber. Tata a toujours eu une approche des convenances qu’on assimilerait volontiers à de la bégueulerie. Elle porte sur l’existence le regard d’une enfant modèle à qui on a appris les bonnes manières. Tout semble propre, net, asexué dans sa tête.. J’ai l’impression qu’elle vit avec un ange gardien intraitable en conduite. Il est sans doute posé sur son épaule et doit lui tirer les oreilles chaque fois qu’un diablotin rôde autour d’elle. Autour c’est peut-être possible mais en elle, c’est certain, ce serait pure fiction. Elle dit que sa mère l’a élevée comme ça et qu’il lui est difficile maintenant de faire et penser autrement. En fait c’est la crainte qui l’anime. Elle redoute qu’une incartade la voue aux gémonies et la condamne aux flammes infernales. Dieu qui voit tout la surveille et ne la ratera pas si elle divague, ne serait-ce qu’en pensée, hors du droit chemin. Malgré son âge Tata reste un lys blanc, qui a certes bien vécu, mais qui est loin d’être fané. Pas besoin de ses poudres Coty pour que le rouge lui monte à la figure. Sa pudeur offensée suffit à farder ses joues. J’en ai fait l’expérience sans le vouloir. Quand deux innocences se télescopent cela donne de drôles de malentendus.
Cet après-midi-là Tata est venue me chercher à l’école comme d’habitude, et, comme d’habitude, j’ai pris sagement sa main pour aller à la maison.
- Alors, mon fils, t’as bien travaillé aujourd’hui ? Tu sais que si tu travailles mal Madame Colaïori me le dira, et Pépé ne sera pas content.
Je suis en Onzième et j’aime bien ma maîtresse, Madame Colaïori. Je n’ai pas envie de la décevoir et de faire de la peine à Pépé. J’aime bien découvrir des choses nouvellers et les répèter à Mémé et Tata Dédée. Comme elles sont fières de moi j’ai tendance à cabotiner en jouant au caniche de salon. Mais, ce jour-là, à la récréation, j’ai appris ma première blague. C’est un copain plus déluré que moi qui me l’a racontée. Une première blague est un trésor superbe qui, bien sûr, n’a rien à voir avec les contes de Madame Ernestine. C’est plus court, plus rigolo et ça laisse le goût délicieux du fruit défendu. Je ne peux pas la garder pour moi. Nous avons tous tellement ri que je brûle de la raconter à Tata. Elle aura elle aussi sa part de rigolade. J’en suis certain et je me lance :
- Aujourd’hui j’ai appris une histoire. Tu veux que je te la raconte ?
- Va, mon chéri.
- C’est l’histoire de Toto. « Toto est sur le toit d’une église pour changer les tuiles cassées. Il travaille longtemps et, en bas, il y a le curé qui dit la messe. Au bout d’un moment Toto prend mal au ventre et il se dit :
- Je vais enlever des tuiles pour faire mes besoins et personne ne verra rien !
A ce moment-là le curé lève les bras au ciel en disant :
- Tout ce qui tombe du ciel est béni !
Et Toto lui répond :
- Le caca de Toto aussi ! »
- T’y as pas honte ! C’est ça que t’apprends à l’école ?… Et ben tu sais le Petit Jésus va pas être content. Mare de Deo quand Mémé va savoir ça, je te dis pas comme elle va te gronder.
Je me tais et fais profil bas. Pas la peine de jeter de l’huile sur le feu qui embrase Tata. Elle a fait « ou-ou-ouh ! » en s’éventant le visage de la main comme lorsqu’elle a trop chaud . C’est mauvais signe et elle va sûrement avoir l’après-midi pour s’en remettre.
- Mon Dieu ! Mon Dieu ! c’est pas possible. Ah ! ben alors tu me la copieras celle-là ! Faudra te laver la bouche en arrivant.
Moi qui trouvais cela rigolo en imaginant le curé tout barbouillé, c’est raté. J’ai l’impression d’avoir trop tiré sur la corde sensible de Tata. Du coup elle serre ma main plus fort que de coutume et accélère le pas. Ses talons claquent sur le trottoir. J’essaie de freiner la marche mais ce matin la reine de l’Hépatoum a certainement sifflé son verre de Sidi-Brahim à la Quintonine. Elle a un sacré tonus et elle m’entraîne. Je suis un peu sur le qui-vive car j’ignore comment Mémé va prendre l’affaire. Arrivé à la maison je ne demande pas mon reste et vais m’isoler sur mon perchoir favori. Mémé sort.
- Alors quoi, chico, tu m’embrasses pas aujourd’hui ?
- Ah ! ma fille si tu savais l’histoire qu’il m’a racontée ! J’en-re-viens-pas !
Je descends du citronnier et vais me blottir contre Mémé. C’est plus une protection que je viens chercher qu’une manière pateline de prévenir un orage annoncé. Je n’y coupe pas. Je dois étaler la faute qui a si cruellement indisposé Tata. Je comprends qu’il me faut convoquer toutes les roueries dont joue si bien Madame Ernestine pour édulcorer mon récit. Je me lance en espérant être à sa hauteur. C’est le moment où l’élève doit surpasser le maître. La mise en place du sujet se passe bien mais, lorsque j’arrive à la chute, à la réplique finale de Toto, je suis secoué par un tel fou rire que j’ai du mal parler. Je bredouille je ne sais quoi et, pour conjurer les spasmes du rire qui bloquent la parole je mime le curé grimaçant essayant d’essuyer le divin cadeau de Toto. Mon rire, bien innocent, je le confesse, se fait communicatif. Mémé est la première contaminée et ne fait que répéter :
- Cochino ! Petit bourricot ! Petit bourricot !
Tata oublie sa honte et entre dans notre fête. Comme à son habitude elle cache sa bouche avec sa main, comme si elle voulait ravaler une joie coupable. Elle reprend son souffle et s’adresse à Mémé.
- Et toi tu lui dis rien ?
- Aïe, chica !. C’est des histoire de gosses.
- Oui mais on rit pas de ces choses-là. C’est péché, non ?
- Péché !Péché !T’as pas ri toi peut-être ?
Tata renonce à toute dialectique. Elle dodeline de la tête de gauche à droite, pince les lèvres et lâche un « pfe ! » qui signe sa capitulation. Elle se sent hors course. Pauvre Tata, la voilà toute seule, isolée sur sa planète des Sens Interdits. Jamais personne ne l’y a suivie. Sa vie durant elle a gardé pour elle cette révulsion que provoque une honteuse indécence. Elle n’a jamais eu à « se laver la bouche » mais ses pauvres oreilles ont été souvent mises à rude épreuve. Après l’exode de 1962, alors qu’un 15 août avait rassemblé à la maison la diaspora familiale, nous nous étions lancé dans des joutes de gaudrioles plus ou moins salées. Au bout d’un moment lors d’une accalmie de nos assauts verbaux, Tata prit sa tête entre ses mains et, levant les yeux au ciel, chuchota dans un craintif et désespéré soupir:
- Mon Dieu ! Mon Dieu ! Pourvu qu’il nous arrive rien !
L’épée de Damoclès d’un dieu punitif était toujours suspendue au-dessus de sa tête.
(1) construction fautive courante dans la syntaxe pied-noir