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Chroniques d'une famille pied noir dans les années 50.

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GRAINS DE SEL ET GRAINS DE POIVRE - Chapitre 12

 

 

            Deux fois par mois, à condition qu’il fasse beau, c’est « le jour de la mauresque ». Doudja vient à la maison sur le coup de huit heures. Elle aide Mémé pour la grande lessive. Elle habite au bas du village, dans une cour de la rue des Tourelles, juste derrière le café de Tata Ballester. C’est une grande femme, un peu sèche mais robuste. La quarantaine a déjà creusé des rides sur ses joues et sur son front où un mince tatouage bleu un peu délavé prolonge l’arête du nez. Ses yeux très noirs luisent au fond d’une orbite un  peu trop creuse. Elle arrive toujours voilée et garde son haïk si d’aventure Pépé n’a pas encore pris le chemin de son chantier pour la journée. Mémé l’installe sur la table de la petite pièce du fond et lui sert un petit déjeuner avec des tartines beurrées. Doudja n’ôte pas tout de suite son litham, elle se contente de le soulever pour pouvoir manger. On dirait qu’elle veut cacher le trésor de deux incisives couronnées d’or qui lui donnent un étrange sourire carnassier.

            Accoutumée à dorloter ses enfants, Doudja me prend sur ses genoux lorsqu’elle a terminé son bol de café au lait. Elle me chuchote des choses en arabe que je ne comprends pas mais ses yeux me disent que ce sont de doux câlins. Elle caresse mes cheveux et si je me blottis contre elle je cueille son odeur à pleins poumons. Elle « sent le propre ». Mémé appelle ainsi le linge tout frais sorti de l’armoire et qui a gardé ce parfum inégalable de la lessive. J’aime cette senteur de savon et de javel. C’est comme un effluve régénérateur lorsque qu’on me passe « le tricot de peau » tout propre après la grande toilette du dimanche. C’est à la fois la  douceur et la sécurité de pénétrer dans une vie toute neuve. C’est un nouveau commencement, une page tournée.

 

            J’ai remarqué que Doudja a parfois une réaction étrange. Si quelqu’un s’informe sur la santé de ses enfants, ou sur tout autre chose la touchant de près, elle paraît confuse. Un sourire timide trahit son embarras comme si elle voulait se soustraire à une enquête indiscrète, à une situation indécente. Elle élude la question par une réponse courte et évasive. Dans son regard fuyant se lit sa hâte de passer à autre chose. Ce n’est pas la panique qui l’habite mais une gêne craintive. Mais, à chaque fois, elle plaque contre ses fesses le dos de sa main grande ouverte et doigts tendus. Je n’ai pas osé lui demander la raison de ce curieux réflexe qui m’intrigue :

-     T’as remarqué ça, toi ?… Ce petit , ce petit il n’a pas les yeux dans sa poche ! –

m’a dit Mémé quand je lui ai posé la question.

-         Elle le fait souvent, tu sais.

-         C’est pour éviter la scoumoune. Elle se protège du mauvais œil et le fait en cachette. Elle a sûrement peur de gêner. 

            Me voilà bien loti avec une belle pile d’interrogations ! De quoi peut-elle bien protéger son derrière ? Qu’est-ce que c’est que cet œil de travers ? De quoi a-t-elle honte pour vouloir se cacher ainsi ? Pourquoi le voile de l’embarras vient-il obscurcir ce visage d’ordinaire si rieur ? Il y a du mystère la-dessous, mais quoi ? Madame Ernestine, ma spécialiste en produits occultes, m’a expliqué que c’était la protection de la « Main de Fatma ». D’ailleurs Mémé en a une en or, dans la petite boîte verte et ronde ornée d’arabesques rouges qu’elle cache sous les draps. C’est là qu’elle range ses quelques bijoux. Personne ne porte cette main aux deux pouces un peu croches et gravée de fines lettres arabes dont j’ignore le sens. Cette médaille, c’est ainsi que nous l’appelons, est un porte-bonheur. C’est un talisman censé éloigner le mauvais sort et protéger des intentions malignes. J’apprends alors que notre Main de Fatma a été offerte à ma naissance par Tata Mathilde, la cousine de Mémé. Elle s’est sans doute conformée à la tradition  arabe de son mari Mahmoud que j’appelle Tonton Georges. Lorsque j’étais bébé je la portais. Accrochée à une petite épingle de nourrice dorée, elle servait à maintenir mes bavoirs bien en place. Il va sans dire que je n’en ai aucun souvenir. De toute façon on n’est jamais assez protégé. Nous avons toujours respecté les interdits et attiré les ondes bénéfiques quelles qu’en soient les origines. Si la religion n’y est pour rien, la superstition, beaucoup plus tyrannique, règle nombre de nos comportements. Ses oukases sont terribles. On n’offense jamais une puissance supposée divine par crainte d’un courroux vengeur. Ce syncrétisme arabo-judéo-chrétien régit l’existence d’un grand nombre d’entre nous. Si ça ne fait pas de bien, on est au moins assuré qu’on a fait son possible pour que ça n’attire pas le malheur. Ainsi la main ouverte de Doudja doit conjurer les sorts malins jetés par des personnes hypocrites ou malfaisantes. Madame Ernestine me dit que c’est la « khemssa », la « main de Fatma » protectrice, les cinq doigts paume ouverte pour repousser les regards mauvais et leur renvoyer leur propre méchanceté : « khemssa ʻla ʻīnek ». Et, posant sa main droite sur le dos de sa main gauche, elle les plaque sur mon visage :

-         Cinq dans tes yeux !, mais avec toi je sais que je ne risque rien !

            Tout s’est achevé par une caresse et l’éclatant sourire de ses fausses dents.

 

            Quand elle a rincé le bol de son déjeuner, Doudja est prête pour entamer les hostilités de la journée. Elle range ses babouches près du potager car elle travaille toujours pieds nus. Elle fait tomber le haut de son voile qu’elle assujettit à la ceinture de son sarouel. La natte de ses cheveux danse dans son dos. Elle dépasse du foulard dont les pointes, nouées au sommet du crâne, se dressent comme les deux petites cornes d’un croissant de lune. Elle n’ôte pas toujours son litham et le repousse d’un souffle si d’aventure la sueur vient le coller sur son visage. Elle commence par les grosses pièces, les bleus de Pépé qui trempent depuis la veille dans un jus de cristaux de soude et de copeaux de bois de Panama. J’aime cette odeur légèrement piquante qui monte du baquet de bois quand Doudja commence à frotter sur la planche, à grands coups de brosse, vestes et pantalons. On dirait qu’elle pétrit un pain sombre qu’elle tire de cette eau noire et visqueuse. Le cube de savon brunâtre qui glisse sur l’étoffe avec une puissance de rabot échappe parfois de ses doigts. Il plonge dans l’eau sombre dans un ploc ! qui m’éclabousse. Nous rions et Doudja sèche mon nez avec un pan de son voile.

             Pendant ce temps Mémé a préparé la lessiveuse et allumé le feu sous le trépied. Les bleus y cuiront bientôt. Puis ce sera le tour des draps. Bien qu’on me le défende, je soulève  en cachette le couvercle de la lessiveuse avec le bâton de bambou. J’aime regarder l’eau savonneuse qui monte dans le champignon central et vient arroser le linge avec de petits clapotis. La vapeur sent bon et me pique un peu le nez. Ma curiosité satisfaite, je remets vivement en place le couvercle et le bambou que Doudja va saisir pour extraire les linges de la sauce fumante. Elle les tient à la force du poignet au dessus de la lessiveuse, les laisse rendre un instant leur jus savonneux  puis les précipite dans le baquet d’eau froide. Alors, à plusieurs reprises, chacune à un bout du drap, Doudja et Mémé tordent ces longs serpents qui recrachent leur bave laiteuse. A chaque étape le linge ainsi essoré attend sur un petit tabouret qu’une eau nouvelle emplisse le baquet de rinçage. Quand l’eau finit par rester claire Mémé y trempe un petit mouchoir où elle a emprisonné une boule de bleu. Elle agite en tourbillons cette dernière eau de rinçage où Doudja dépose et étale un à un les draps et le linge blanc. Ils  baignent ainsi et se gonflent de plaisir dans cette eau d’azur où ils puisent une éclatante blancheur. Essorés une dernière fois par leur bras vigoureux, draps, taies et torchons vont achever leur toilette sur les fils de la terrasse pour sécher au soleil. Petit chien fidèle je suis Doudja qui, d’un geste assuré, a hissé sur sa tête le panier d’osier. Elle avance lentement, nuque et corps bien droits, une main sur la hanche et l’autre prête à retenir la charge pourtant bien équilibrée sur une serviette pliée en coussin. Quand elle monte les escaliers ses pieds nus claquent doucement sur les marches, comme dans un baiser. Mémé a pris dans un seau le petit linge et moi qui tiens à assumer mon rôle, je porte le sac des « épingles » qui danse sur mes mollets. C’est ainsi que Mémé appelle les pinces de bois. J’ai pour mission de les leur passer mais comme j’ai du mal à suivre leur rythme elles les stockent dans leur bouche pour les avoir à portée de main. On dirait deux négresses à plateaux, comme celles que j’ai vues dans un magazine chez Madame Ernestine. La grande terrasse écrasée de soleil m’est interdite, et j’apprécie l’exception des jours de lessive. Par la force des choses Tata Dédée reste seule dans ces moments-là. A notre retour elle ne manque pas de nous le faire remarquer. C’est presque toujours le même genre de plainte :

-         Et alors, dîtes, vous faisiez quoi là-haut ? La purée, vous en avez mis du temps. Moi je me suis fait du souci, j’ai cru qu’il vous était arrivé quelque chose.

-         Eh ! ma fille, tu crois qu’on se fait bronzer ? Le linge ça s’étend pas d’un claquement de doigts ?

-         Non mais tout de même, c’est long !

-         Et bien la prochaine fois le « chico » restera avec toi !

            Tata  Dédée  grogne  je ne sais quel épilogue et moi je prie le Bon Dieu que Mémé oublie sa proposition pour la fois suivante.

            Ces jours de lessive, circonstances bien banales il est vrai, sont pour moi des pierres blanches sur le chemin de ma petite vie. Mon trio habituel avec Mémé et Tata Dédée se trouve rompu par la présence de Doudja. Son énergie m’enchante et je sais qu’elle partagera notre repas de midi. J’aime quand nous avons un invité. Je regarde Doudja manger avec ses doigts en poussant la nourriture avec un morceau de pain, la main gauche posée sur la cuisse. Moi, on me l’interdit car à quoi serviraient cuillères et fourchettes. Mais le jour de la lessive on déroge à la règle. Et j’en profite car Mémé ne dit rien. Pour moi ça ressemble à un pique-nique sans façon comme ceux, trop rares à mon goût, à Zéralda, à Sidi-Ferruch ou dans la forêt de Baïnem.

 

            Dans la longue rengaine heureuse des jours sans histoire j’ai mes couplets joyeux. Ce sont les descentes au village avec tata Jeannette. J’adore faire les courses avec elle. Tout au bas de la rue Trolard, quand elle tourne avant de rencontrer l’avenue Maréchal Foch, il y a l’épicerie de Rafi. Elle s’enfonce dans le pied de la colline comme une caverne d’Ali Baba. Toujours vêtu de sa blouse grise qui lui donne l’assurance et l’autorité d’un maître d’école, Rafi s’affaire au service de sa clientèle. Le gland noir et frangé de sa chéchia rouge danse au rythme de ses mouvements. Il vole d’un sac à l’autre. Il plonge sa mesure dans le vrac de pois chiches, de fèves ou de semoule, en verse le contenu dans des cornets de papier kaki qu’il ferme d’un doigté d’expert, les jette sur la balance dont l’aiguille s’affole sur le cadran jaune où grouille une fourmilière de chiffres noirs, cueille à son oreille son crayon mal taillé, en suce la mine pour faire le compte et, d’un sourire qui retrousse ses fines moustaches noires à la Douglas Fairbanks, demande chaque fois :

-         C’est tout pour aujourd’hui, Madame ?

            Moi je récolte pour la journée ma provision de senteurs, pendant que Tata « fait la chaîne » en attendant son tour. Comme je suis encore haut comme trois pommes, je suis juste au niveau des harengs saurs rangés en rayon dans leur caque ronde. Mon nez happe l’odeur forte et boucanée de cette roue brune, manège de gueules ouvertes, rictus grimaçants de la mort, corps lisses aux reflets dorés. Pépé adore ça au casse-croûte. Après les avoir passés sur la flamme du gaz Mémé les dépiaute et lève les filets qu’elle fait mariner dans l’huile d’olive avec  des oignons et des clous de girofle. Ce que j’aime surtout ce sont les petites perles ambrées des œufs qui craquent sous la dent. En revanche la laitance flasque me répugne. D’ailleurs Pépé est comme moi, aussi, Rafi qui connaît nos goûts, les choisit avec le ventre bien dur et dit toujours à tata Jeannette :

-         Aux œufs !… sûr Madame Jeannette, aux œufs c’est sûr !… Je me trompe jamais !

            Ce que j’aime particulièrement ce sont les « alatches ». Mémé les appelle les « côtelettes d’Espagne ». Ce sont de grosses sardines conservées au sel, rangées en rayons d’argent dans des caisses de bois rondes. Tata en achète trois ou quatre hectos et je sais que j’aurai mon régal pour midi. Mémé va les griller sur "le  kanoun" et les servira avec un filet de citron et d’huile d’olive. J’adore les grillades sur le kanoun. La braise donne aux aliments une saveur inexprimable qui me fait saliver chaque fois que j’y pense. Je revois toujours Mémé assise sur le petit tabouret, à l’ombre de la tonnelle, éventant le charbon de bois rougi avec un vieux Marie-France, tournant les poivrons rouges au gré de la cuisson, reniflant pour calmer les picotements de la fumée qui lui met des larmes au coin des yeux. Quand elle estime la grillade suffisante elle empaquète les poivrons dans un journal et, lorsqu’ils auront refroidi, elle les pèlera et les débitera en lanières pour les accommoder à l’ail et à l’huile d’olive. Elle dit que le journal leur donne du moelleux et facilite l’épluchage. Tous ces petits bonheurs du palais qui  se réalisent sous mes yeux m’enchantent. C’est tout simple pourtant, mais cela a l’inestimable prix de la patte de Mémé. Elle connaît mes gourmandises qu’elle teste en suçant ses doigts quand l’apprêt du plat est terminé. Et d’un clappement de langue qu’accompagne un clin d’œil elle me dit toujours :

-         Bueno, chico !...Mlêh!Mlêh!... Oïe! Qué bueno!.. – et elle se met à fredonner un petit air joyeux qu’elle invente.

            Moi je sais que je ne chipoterai pas devant une assiette de tristesse. J’aurai peut-être au dessert la sucette que Rafi a volée à la couronne du Pierrot gourmand de céramique blanche qui me sourit, juste à côté de la balance au cadran jaune :

-         Tiens, dit Rafi, je te jure, celle-là, elle fait pas tomber les dents !

            Pour l’instant les miennes sont bien accrochées, mais ce n’est que transitoire car on m’a prédit qu’elle vont tomber et qu’une souris les emportera. Cela m’inquiète un peu mais mon insouciance d’enfant efface vite une crainte qui n’est pas d’actualité.

 

            Certains soirs, quand Pépé a terminé son chantier plus tôt que prévu, il « m’emmène au lait ». Nous descendons la rue Trolard, main dans la main jusque chez Abdallah dont la boutique jouxte celle de Rafi. Tandis que Pépé discute avec lui des événements de la journée, je regarde le lait qui monte dans la bouteille de verre et la colore peu à peu en opaline vert céladon. Par distraction ou pour éviter le faux col Abdallah laisse déborder la mousse et l’essuie le long de la bouteille avec son index replié en crochet. S’il nous reste du temps et si la causette avec Abdallah ne dure pas trop, nous poussons jusqu’au café de Tata Ballester, en face du cimetière juif. Au début de l’été, lorsque les soirées sont plus longues et que la chaleur invite à la langueur, nous prenons notre temps et Pépé sonne le rappel vers les huit heures. J’ai le temps de jouer avec mes cousines Annie et Jeannine. Tonton Charlot qui tient le bar aime bien me taquiner. Il me pince et me chatouille, m’enlève dans ses bras et fait mine de prendre mon sexe en disant :

-         La cacahuète, la petite cacahuète, on va la couper la petite cacahuète !

            Je crie et me débats bien que la promesse ne m’alarme pas beaucoup. Je sais depuis longtemps que c’est un jeu. Sa barbe qu’il frotte sur mon visage me pique et je le repousse. Il me pose à terre et, en pinçant gentiment ma joue rougie, dit en riant après avoir baisé le pinçon de ses doigts :

-         Aïe, mon fils, qu’il est beau ! qu’il est beau le petit « francaoui » !

            Et, sans que je le demande, il me sert un « lait-baiser ».

            J’adore le « lait-baiser » et j’embrasserais volontiers tous les petits verres de lait de la création si je ne devais pas me soumettre aux injonctions de la doctoresse qui surveille de près mon foie. Je trouve que je suis un peu trop raisonnable. Il y a toujours cette crapule de petit Jésus qui veille au grain et donne des armes invincibles à mon ange gardien pour repousser les perverses et délectables tentations du petit diable qui sommeille en moi. Alors si Tonton Charlot m’invite pour une autre tournée, je refuse en prétendant, la mort dans l’âme, que je n’ai plus soif. D’ailleurs c’est vrai. Généralement je n’ai plus soif mais comme ce serait bon, par plaisir, de me régaler d’un autre petit coup de lait rose. Mais mentir est sans doute moins grave que désobéir. Et puis ce n’est pas un tourment bien grave. Il y aura peut-être à la maison un verre de « Selecto » ou de « Vérigoud orange » qui m’attend. Que ne donnerai-je pas aujourd’hui pour un verre de ce « Selecto », soda au goût de pomme de Hamoud Boualem que Mémé mettait à rafraîchir dans la glacière. Et tous ceux qui ont goûté au sirop « Vérigoud » gardent sans doute comme moi en mémoire la curieuse bouteille au goulot renflé, promesse d’une boule gourmande au léger goût de mandarine. C’est ça ma vie. Je ne la changerais pour rien au monde. Elle est pleine des petit grains de sel du bonheur qui donnent aux jours qui passent une saveur délicieuse. Mes joies ce sont les visages familiers qui enchantent mes heures, beaux sourires aujourd’hui éteints mais qui m’ont laissé l’indélébile empreinte de leur douceur.

 

            Pourtant j’ai aussi un grain de poivre, piquante épreuve qu’il me faut endurer chez Monsieur Serin, le coiffeur. Ce n’est pourtant pas un méchant homme. Au contraire il est très patient et me donne toujours une petite bouteille pour ma collection lorsque la séance est terminée. Ce que je ne supporte pas ce sont ses terribles tondeuses. Quand je vois sa main s’emparer des branches de ces cisailles qui vont poser leur panse froide sur ma nuque et se mettre à brouter ma chevelure, je ne peux retenir mes larmes. Ce n’est pas la tonte que je redoute, c’est l’arrachement constant des petits cheveux. Les tondeuses doivent être mal réglées et je les déteste. Je dis « les » car il y a la grosse et la petite. Elles sont aussi redoutables l‘une que l’autre. Pourtant les clients qui m’ont précédé se sont laissé faire sans rien dire. Pour moi c’est un véritable supplice dont l’approche m’inquiète chaque fois. Plus j’essaie d’échapper à la tonte, plus Monsieur Serin insiste, retient ma tête par une pression du front et appuie la tondeuse sur ma nuque pour aller plus vite. Il a beau m’inviter à ne pas bouger, je me tortille comme un ver tant j’ai hâte que tout finisse. La récompense de la petite bouteille a bien du mal à dorer la pilule. Une fois Tata Jeannette a eu la « riche » idée de me faire les cornes pour mieux consommer ma honte. Je n’ai pas le tempérament boudeur mais là ça été plus fort que moi. Je l’ai ignorée jusqu’au soir et me suis plaint à Pépé lorsqu’il est rentré. Comme il a pris son parti j’ai dû revoir la situation. La fois suivante j’ai serré les dents et fermé les yeux. Les larmes ont fait briller mes yeux, je l’ai vu dans la glace, mais je n’ai rien dit. J’ai supporté, la mort dans l’âme, attendant le moment tant désiré où Monsieur Serin reposerait ses armes. Tata Jeanine qui était avec moi ce jour-là m’a félicité quand nous sommes sortis. J’ai eu droit à une superbe récompense. Elle m’a acheté Bibi Fricotin chercheur d’or chez Choucal. C’est mon premier album. Je découvre les aventures de Bibi et de son compagnon le petit nègre Razibus Zouzou. Après la sieste Tata Jeannette me lis les vignettes car je ne suis pas encore expert en la matière. Désormais elle ne me fait plus les cornes quand nous allons chez Monsieur Serin. Je n’y vais toujours pas de gaîté de cœur. Les « coupes au bol de loubia » pour déjouer la visite intempestive des poux de l’école ne sont plus de mise. Les moissons des tondeuses perverses sont moins ravageuses bien qu’un épi rebelle s’obstine au sommet du crâne. Pour me taquiner Tata Jeanine l’appelle la « mèche de méchanceté ». Elle a cependant laissé des consignes pour une nuque dégradée plus à la mode. Ma coquetterie y trouve son compte et les compliments qui accompagnent mon retour du salon de coiffure redressent ma crête de jeune coq. Mais comme ce serait bien tout de même si je pouvais échapper définitivement au cliquetis des tondeuses !

            Je conserve précieusement les petites bouteilles de Monsieur Serin dans une boîte à chaussures. Tout a commencé avec une petite amphore de parfum en verre fumé et bouchée à l’émeri par une petit boule givrée. Je suis fier de ma collection de flacons. Je passe des heures à les serrer dans mes mains, à polir de caresses leurs fragiles rondeurs, à suivre du pouce la ligne de leurs arêtes abattues puis à les remplir d’eau dans une bassine. Je les aligne alors sur le seuil de la maison par ordre de grandeur. Je laisse courir mon regard sur ces objets créés pour séduire. Je suis le Prince des Senteurs contemplant son trésor. Tata Jeanine qui assure une véritable rente à son parfumeur de la rue d’Isly me fournit en petits joyaux. La réclame que nous entendons à la T.S.F. y est certainement pour quelque chose. Comment, elle qui est si sensible aux nouveautés, ne se laisserait-elle pas enjôler par cette voix enjouée à la Charles Trenet qui l’invite à entrer dans le luxe prometteur de « Bourjois, avec un J comme Joie » ? Et, c’est vrai, pour moi aussi « Bourjois » est pourvoyeur de plaisirs, ceux du collectionneur naissant, toujours en attente d’une pièce nouvelle. « Mais oui », petit flacon plat en demi-lune avec l’éventail bleu de son bouchon a eu tout de suite ma préférence.  La boîte de « Ramage » avec se deux perruches amoureuses a longtemps résisté à mes manipulations un peu brusques. Les oiseaux découpés sont allés déposer leur perchoir dans la boîte au trésor de mes images. Le flacon oblong, victime de ma maladresse, a rendu son âme en miettes irréparables, mais j’ai longtemps gardé en souvenir son chapeau pointu et doré. C’était comme un lutin voyageur qui m’aurait laissé en garde son bonnet magique Pour moi ces flacons précieux sont de petites histoires rangées dans ma boîte à chaussures. Si Tata Jeanine est sans aucun doute ma plus grande pourvoyeuse de fantasmes, je découvre aussi d’autres trésors dans ses magazines. C’est comme une vapeur suave qui s’échappe d’une marmite et met l’eau à la bouche. J’attends impatiemment le moment heureux où j’aurai en main la pièce convoitée. La réclame de « Soir de Paris » m’a emporté vers le monde glamour du luxe sucré des comédies du cinéma en plein air. Devant la Tour Eiffel et ses jets d’eau une belle jeune femme au dos nu, coiffée d’une grande capeline noire, tourne la tête vers moi et me regarde. Quand ce « Soir de Paris » tranché d’azur et d’argent est allé déposer sur le cou de Tata sa brume parfumée, je savais qu’il finirait dans les glouglous de ma bassine. Pour d’aucuns cela pourrait paraître une fin triviale. Cependant pour l’enfant que j’étais alors c’était au contraire lui donner une vie nouvelle, le tremper dans une eau baptismale qui l’intronisait dans la cathédrale sacrée de mes rêveries et de mes histoires inouïes.

            La T.S.F. que j’écoute chaque matin avec Mémé lors de nos tâches domestiques me prépare à d’autres attentes. La joyeuse musique de la réclame Roja m’a conduit à un petit stratagème qui a fort bien réussi.

                                     « La brillantine

                                       la meilleure, la plus fine,

                                       mais oui c’est la

                                      BRILLANTINE ROJA ! »… Et cette brillantine, si efficacement fine, donne à la chevelure très brune de Tonton Jeannot un éclat dont il n’est pas peu fier. J’ai demandé à ses filles, mes cousines Annie et Jeannine, de récupérer  le flacon lorsqu’il serait vide. La bouteille cannelée est venue enrichir ma collection une après-midi où elles sont venues jouer avec moi. Il restait encore dans le fond un peu de liquide huileux bleu-saphir. 

            Ce « jeu des petites bouteilles », c’est ainsi que l’appelle Mémé, occupe mes longues heures de calme solitude. C’est un support pour mes dérives. Plus tard je serai parfumeur ou pharmacien. J’aurai autour de moi des étagères chargées de flacons plus beaux les uns que les autres. Pour l’heure les lavages successifs diluent peu à peu les fragrances. Peu m’importe, ce n’est pas ce qui m’intéresse. Moi j’aime toucher, caresser ces verres colorés et lourds. Ils resteront pour toujours les diamants, les cristaux fumés, les ors et les saphirs de mon carton à chaussures, malle aux trésors de mon enfance.

            Lors de nos visites à l’officine de Monsieur Colomb, le pharmacien, je glane d’autres petits flacons, échantillons de parfums ou petites bouteilles cylindriques capuchonnées d’un caoutchouc rouge au triste souvenir. En jouant avec je prends ma revanche et exorcise les piqûres de pénicilline que j’ai tant redoutées. Mademoiselle Blanche puisait le liquide dans une ampoule avec l’aiguille de la seringue puis l’injectait dans le flacon en traversant le bouchon caoutchouté.

-         Tu vois ça ne fait pas mal au bouchon, c’est une toute petite aiguille. Tu verras ce sera pareil pou toi !

            Je crois qu’elle avait sous-estimé ma crainte et abusé de ma confiance. Ou alors elle misait sur mon innocence d’oie blanche, l’infirmière du même nom !… Mais ce moment-là, anecdote passée, m’a pourtant laissé le poivre de son souvenir.

            Quand je pense à tout cela aujourd’hui, j’ai la nette conviction que commençait à naître en moi, de manière confuse et inconsciente, le sentiment de la possession. J’avais des objets dont j’étais l’unique propriétaire. En les sauvant de la poubelle, leur enterrement programmé, je leur donnais une seconde vie. Ils étaient ressuscités dans un monde où leur beauté reconnue les arrachait à un inéluctable néant. Je découvrais avec eux la jouissance que donne la contemplation des belles choses, et cette beauté leur conférait une éternité d’exception. Dans l’armée impersonnelle des « flacons de piqûres » au triste souvenir, mes bouteilles de parfum étaient les générales, les reines ou les impératrices. Parfois plus que cela. Certaines, si subtilement délicates et malgré leurs effluves mourants, étaient mes Gloires d’un Panthéon imaginaire.

            Avec le temps mes petites bouteilles sont devenues les métaphores de mes souvenirs. Je sauve des fosses communes de l’oubli des êtres, des vies, une terre et un temps, dont les senteurs évanescentes vont disparaître si je ne les sors pas de la boîte au trésor où les années les ont enfermés. C’est pour cela que je veux à nouveau les brandir dans l’éclatant soleil d’un présent restitué.

 

            Monsieur Colomb enrichit aussi ma boîte à images. Ce sont les pains de savonnettes Cadum au souriant bébé qui recèlent sous leur emballage les images de Walt Disney. Ce sont les planches à colorier du lait Nestlé ou les petites devinettes du Lithiné du Docteur Gustin. Pépé est grand amateur de ces petits sachets serrés dans une boîte de carton jaune. Il dit que c’est bon pour la digestion et que ça soigne le foie et les reins. Je n’aime pas trop ce goût curieusement salé du lithiné. Mémé le prépare dans une grande bouteille de limonade hermétiquement fermée par un bouchon de céramique blanche jupé d’une rondelle de caoutchouc rouge et qu’on claque au goulot par un cavalier de fer. Quand on verse la poudre de lithiné dans la bouteille pleine d’eau, il n’y a pas de temps à perdre. Il faut faire « fissa, fissa » sinon la mousse monte, la bouteille déborde et  toute l’efficacité du produit s’en va. C’est un petit volcan blanchâtre qui perd sa lave curative des estomacs malades. Je devrais faire comme Pépé et confier mon foie aux bulles de lithiné. Il ne serait plus une gêne pour ma collection « des Blanche-Neige » qu’offrent les barres triangulaires de chocolat Tobler. Tata Simone qui tient la pâtisserie De Luca m’a donné l’album pour coller ces images, mais je sais que je ne le finirai jamais puisque le chocolat m’est autorisé à doses trop homéopathiques. Tant pis, je sais qu’elle m’aura réservé pour le dimanche qui précède Pâques mon « Rameau de confiseries ». C’est une tradition qui récompense les enfants sages qui font leurs prières tous les soirs. C’est ce que dit Mémé. Cette ramure aux branches enroulées de papier doré comme une momie sous ses bandelettes est chargée de friandises, oranges ou mandarines confites, bonbons, œufs, poules, et poissons de chocolat. Elle doit être bénie avec les palmes et branches d’olivier lors de la grand-messe des Rameaux où j’accompagne Tata Jeanine. Je suis fier de lever ma promesse gourmande lors de la bénédiction. Avant ma communion privée et ma première confession je ne démêlais pas très bien le confus mélange entre le doux plaisir de la Gourmandise et l’infamie attachée à ce capital péché ! J’ai appris plus tard au catéchisme qu’elle avait six frères et sœurs aussi honteux qu’elle. Dans cette joyeuse famille si peu fréquentable, on a masqué sous « le litham » du mensonge le visage de celle qui, en réalité, était considérée comme la plus noire des filles : la luxure. J’ai longtemps cru, sans avoir eu le sentiment d’être dupe d’une dissimulation, qu’il s’agissait du goût immodéré du luxe et des choses belles et coûteuses. Quand une paronymie vous aveugle, pourquoi devrait-on se méfier ? Je ne trouvais pas ce penchant pour la beauté particulièrement dégradant, au contraire. Mais la vérité n’était pas de mon actualité enfantine. En revanche Orgueil, Avarice, Colère, Envie et Paresse valaient bien en vilenie les excès bien connus de Gourmandise. J’ai compris peu à peu que les plaisirs, pourtant si agréables, étaient les moutons noirs d’une vie gardienne d’un troupeau de blanches et dociles brebis. On m’a appris à faire avec. Et ce n’est pas Tata Jeannette si viscéralement susceptible sur le chapitre qui allait me mettre sur la voie de la Vérité.

            En revanche l’Envie ne lui est pas étrangère et l’Espoir de gagner l’a toujours titillée. Elle prend toutes les semaines son dixième de la Loterie Algérienne chez Monsieur Joseph. Par superstition elle choisit de préférence le billet à la tête de cheval. C’est comme pour le choix des calendriers de la Poste, le cheval « c’est bon ». C’est un animal bénéfique alors qu’il faut se méfier du chat, animal fourbe de l’hypocrisie. « Le chien aussi, c’est bon, mon fils. C’est la fidélité ! ». Roule Jeannette ! Surtout quand le cheval de ton dixième passe le col dans un fer à sept trous, porte bonheur universellement reconnu ! Tata n’a jamais eu la chance des grands gagnants. Elle est déjà bien contente lorsqu’au tirage elle a un remboursable. Petite vie, petites chances, petits coups heureux du sort. Elle n’en demande pas beaucoup plus, Tata Jeannette. Moi non plus d’ailleurs, comme la plupart des personnes qui nous entourent. Qu’exiger de plus de la vie quand chaque matin s’ouvre sous le soleil de l’harmonie familiale, quand on sait que la marmite sera pleine, quand les noirs nuages de la maladie n’obscurcissent pas l’horizon. Cette paix-là suffit pour se sentir libre et pour laisser le vent de l’insouciance vous caresser le visage.

            Tout chauve et tout rond, Monsieur Joseph paraît sorti d’un dessin de Bellus. Il tient le bureau de tabac, à côte de la pâtisserie de Tata Simone. Son épouse, toujours bien droite, tatouée de bleu au menton et au front, a la gravité silencieuse des mauresques du désert qu’on voit sur les cartes postales. Vêtue à l’européenne elle ne porte pas le voile. Ses cheveux sont coupés court, à la garçonne.  C’est peut-être à cause de cette alliance que Monsieur Joseph tomba plus tard d’une balle tirée à bout portant, en plein front. La main armée était-elle du F.L.N. ou de l’O.A.S. ? Je n’ai jamais su d’où venait la haine qui l’emporta. Dans ma mémoire il reste assis derrière son comptoir et règne sur des alignements bien rangés de paquets colorés de tabacs, de cigarettes, de cigares, et de sucreries diverses. Devant lui s’étalent sur des planchettes les dixièmes de la loterie maintenus par des élastiques et des pinces à linge. Tata laisse courir ses doigts sur les billets et, selon l’humeur du moment, opte pour tel ou tel chiffre final. Elle aime bien le 7 et le 9. Elle ne sait pas exactement pourquoi mais elle dit qu’elle les sent bien. Elle n’oublie pas non plus son mari, Tonton Fernand, sans doute un « vrai fumeur » puisque selon la réclame ce sont les BASTOS qui lui « plaisent ». Pourtant Tonton ne fume pas beaucoup. En tout cas il le prétend. Le paquet de Bastos blanc et bleu paré du trèfle argenté finit tout fripé dans sa poche. Mais il triche peut-être et en achète d’autres en cachette. C’est sans doute la fumée qui met des échos de caverne dans sa voix, et le fait dérailler en fausses notes quand il tente d’imiter Maurice Chevalier.

            Il a parfois de drôles d’idées, Tonton Fernand. Un jour, pour rigoler et singer le « gâtoune » qui sommeille en moi, il s’est mis à sucer le petit moignon de son pouce gauche.

-         Mais je ne suce pas mon pouce, moi !

-         Je sais, mon fils, mais moi j’ai trop sucé le mien quand j’étais petit, et à force à force, il a fondu.

-         C’est pas vrai, c’est des « tchaleffes », tu l’as coupé sur ton chantier.

-         Tu sais ça, toi ? Et comment tu sais ça, toi ?

-         C’est mon petit doigt qui me l’a dit ! – et je l’ai agité devant lui en riant, d’un air coquin.

-         Crapule ! Je sais pas ce qu’on fera de toi!… Allez ! Profite, profite, mon fils, à la grâce de Dieu !

            Plus tard Tonton m’a rappelé ma répartie. Je l’avais oubliée. Lui s’en souvenait car elle l’avait amusé. C’est un de ces petits détails qui nous échappent mais qui s’impriment dans la mémoire des autres. C’est un peu leur grain de sable qui brille dans le ciment de nos vies communes.

            Quelques temps après j’ai voulu effrayer ma cousine Annie qui tète son pouce. Je l’ai assurée que son doigt finirait comme celui de Tonton Fernand. Elle n’a pas voulu me croire mais Tonton est entré dans mon jeu. Il a juré ses grands Dieux que c’était là le sort des suceurs de pouce. Il en était la preuve vivante. La blague a fait « tchoufa » car quelques heures plus tard le pouce d’Annie a retrouvé le chemin de sa bouche. Pour ma part je n’ai pas été mécontent de cette complicité avec Tonton, même si notre plaisanterie avait fait long feu. Ce jour-là un lien fort s’est noué entre nous. J’ai eu le sentiment d’entrer dans la confraternité secrète et virile des adultes en abandonnant mes cousines sur les rives du monde puéril et inconséquent des petites filles.

 

            Avec Tonton Georges c’est un autre monde qui vient à moi. C’est un grand gaillard, toujours rieur et le plus souvent mal rasé. Son vrai prénom c’est Mahmoud. Il en a changé quand il a épousé Tata Mathilde. Il vit de ses rentes après avoir tenu avec sa femme une épicerie à Laperlier, au-dessus d’Alger. Il possède plusieurs appartements dont les loyers lui assurent une petite vie bien confortable. D’ailleurs c’est Tata Mathilde qui tient les cordons de la bourse car elle se méfie de son garnement de mari. Il est sans malice mais il a l’insouciance d’un enfant gâté. Il aime bien bricoler et donne des coups de main à droite et à gauche. C’est le roi du « bagali ». Du moins il prétend en être un spécialiste. Mais, le plus souvent, il passe son temps et son argent de poche dans sa grande passion des westerns. Il use les fauteuils du Rialto, en haut de la Bassetta, et vibre comme un gosse aux aventures de Zorro, de Tomix, aux « films de pan-pan » ou de « cove-boille », comme il les appelle. Cochise, Buffalo Bill, Davy Crockett, Geronimo, Apaches, Comanches, Cheyennes, Sioux entrent avec lui lorsqu’il vient saluer et taquiner la pauvre Tata Dédée. Elle maronne quand il la met en joue avec son index pointé, épaulant un inoffensif fusil ou quand il lui décoche une flèche imaginaire. Il est tour à tour Randolph Scott, Alan Ladd, Rod Cameron ou « Jone Vaine » et « Gary Coopère » (Tonton Georges dixit). Il nous arrive les yeux encore éblouis d’images que le film suivant chassera. Il nous raconte à sa manière les aventures qu’il vient de vivre. Mémé lui prête une oreille distraite mais moi je chevauche avec lui. Je sais que j’ai peu de chance de voir ces films « où il y a de la bagarre ». Ce n‘est pas dans le goût de Tata Jeanine quand elle  m’emmène au cinéma. Grâce à lui une géographie inconnue et lointaine s’ouvre à mes errances éveillées. Les noms des contrées aux sonorités chaudes comme le sable des déserts, rugueuses comme des roches gigantesques, chantent dans ma tête : Texas, Kansas, Arkansas, Missouri, Wyoming, Montana, Alabama, Oklahoma, Arizona. J’attends les Indiens intrépides derrière les palissades de Fort Bravo, et de Fort Apache. Tous ces noms-musiques, sons de guitares et de banjos, clairons sonnant la charge s’écrivent en notes magiques sur des portées de flèches et de balles. Et Tonton rit, postillonne, s’enflamme, convoque les onomatopées quand les mots lui font défaut et invente sûrement quand il revisite les scénarios à sa manière fantasque et baroque. Aucune importance, moi je gobe tout et fais mon miel de ce bourdonnement de ruche.

 

            Comment n’être pas heureux quand on a connu tout cela. Ma grande chance est d’avoir été ébloui dans mon enfance. Les rayons de ce bonheur ont à jamais imprimé leur lumière dans mon regard innocent. Mes yeux d’adulte, aveuglés par les préoccupations courantes de l’existence, seraient passé à côté de ces petits moments heureux ou les auraient négligés. En courant aux trousses d’autres conquêtes je les aurais oubliés au bord du chemin. Mais j’ai eu la chance d’avoir cinq ans et d’avoir vécu tout cela. Oui, j’ai été heureux en ce temps-là, et mon bonheur a été partagé, c’est là l’essentiel. Qu’importe la suite ! J’ai eu mal parfois, trop souvent à l’heure des larmes. Mais ce passé algérois sèche tous mes chagrins. Finies les peines, y en a plus ! « Ci fini pleurer missiou ! ma-kân-š les larmes ! »

-         «  Adieu ma canne et son chapeau ! » aurait complété Tata Jeannette….  

-         Aïe ! mon fils ! Regarde, regarde, la purée de toi, regarde ! T’as la canne blanche, mon fils ! T’as

l’œil magique qui te guide vers ton passé. Viens mon fils, viens à nous. Pousse de nouveau le portillon vert de la maison. Cueille les nèfles au passage. Prends l’échelle, tu es fort maintenant, lève le bras et goûte  la grappe muscate. Gonfle tes poumons des senteurs des freesias et du jasmin. Grimpe sur ton citronnier. Pétris une nouvelle fois la terre du jardin, tes châteaux désormais seront des forteresses invincibles. On est tous là, mon fils ! On est ta chance mon fils ! Grâce à Dieu, on est toujours là pour toi !… Mon fils !… Mon fils !… « Fil méo ! »

            Oui ! Vous êtes là ! Vous êtes ma « baraka ». Merci.

 

 

 

 

 

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