Chroniques d'une famille pied noir dans les années 50.
CHAPITRE 13
LA VIE MAGIQUE
Dans le monde féminin et populaire de mon enfance les croyances rythment mes faits et gestes quotidiens. Avec Mémé j’apprends vite le convenable et l’interdit. La vie est cadrée par des rites, des obligations, des convenances, des procédés censés régler les divers aléas de l’existence et établir une sorte de bien être profitable à tous. Je comprends que pour éloigner du foyer les ondes perverses et maléfiques il suffit de respecter certaines procédures et d’éviter toute action susceptible d’attirer le mauvais œil ou les foudres d’une diablerie toujours présente et prête à nous faire du mal. Il y a le « c’est pas bon » ou le « c’est péché » et le plus terrible « ça porte malheur de faire ça ou de dire ça ». Alors je me soumets à ces lois héritières des tabous espagnols, arabes et juifs, mélange de toutes ces traditions venues de lointaines habitudes, suivies à la lettre, avec la certitude que l’on peut établir autour de nous un cercle magique qui nous protége des arrêts obscurs et funestes du destin. Là pas question de rivalités religieuses. On prend tout en bloc. Ce qui est bénéfique pour les uns l’est forcément pour les autres. On n’est jamais trop protégé. Inutile d’attirer sur soi les forces occultes du mal. Il y a au-dessus de moi une puissance sans nom qui m’épie et ne me ratera pas si je me dérobe volontairement à ses oukases. Je n’ai que la liberté de mon innocence et de mon ignorance, mais, dès que la chose m’est connue, je ne peux plus m’écarter du droit chemin, sous peine d’attirer sur moi et sur ma famille le mauvais sort. Je ne suis qu’un petit rebelle de cinq ou six ans qui ne prête pas toujours attention aux conséquences de ses actes. Je commets malgré moi des impairs qui devraient me condamner aux pires tourments. Heureusement la clémence de mon bon ange gardien m’épargne des châtiments parfois mérités. Je ne me vante pas de mes incartades involontaires et je n’ai pas le souvenir d’avoir enfreint exprès les sacro-saints interdits. J’ai trop peur que mes désobéissances déclenchent sur moi-même ou sur un quelconque membre de la famille une catastrophe sans remèdes.
J’apprends donc à me tenir à carreau, jour après jour, au gré des circonstances. Il y a « le Petit Jésus » qui voit tout, et a, lui, le privilège de tout cafarder à Mémé. Moi j’ai droit au « c’est pas beau de rapporter ! » lorsque je me plains des petites disputes avec mes cousines ou mes compagnes de jeu, bien que Mémé prenne le plus souvent ma défense. Cela me console un peu mais je jalouse « le Petit Jésus » d’avoir un traitement de faveur. Quand je l’ai dit à Mémé j’ai senti que je piquais là où ça faisait mal :
- Le Petit Jésus a tous les droits, il est au-dessus de nous, mon fils. C’est comme ça, c’est le Bon Dieu qui veut ça !
Pour moi, si Dieu le veut, la messe est dite une fois pour toutes. Je ne me suis plus avisé de disputer ses droits à l’Omniscient, l’Omnipotent, et malheureusement pour moi Omniprésent ! Ce sont là les qualificatifs que j’ai appris à lui donner… mais bien plus tard !
Au fil du temps je découvre les écueils qu’il faut éviter. Si par hasard, le samedi, je tente d’aider Tata Jeanine et Mémé quand elles font les lits, on me chasse. On ne fait jamais un lit à trois. Cela porte malheur, car c’est le lit d’un mort que l’on installe. Il est vrai qu’un lit à trois peut aussi avoir une autre signification, mais je suis encore trop jeune pour en saisir le sens. En ce cas la raison serait pire que la mort puisqu’elle renvoie à un péché capital digne des tourments infernaux. Grâce à Dieu cet oiseau de malheur n’a jamais plané sur la maison.
Le lit a sûrement une valeur sacrée et précieuse. Il ne faut jamais le souiller. Je ne sais pourquoi mais on ne doit jamais poser un chapeau sur un lit. « C’est pas bon » m’a suffi comme explication. Il est également hors de question d’y déposer des chaussures, surtout des chaussures neuves dans leur boîte. L’idée d’ailleurs en serait fort saugrenue. Les chaussures sur un lit sont celles d’un corps que l’on apprête pour une mise en bière. En fait la mort, mal suprême, doit être sans cesse conjurée. On la sent toujours présente, comme une ombre attachée à chacun de nos pas. C’est une raison semblable qui nous conduit à décroiser des couverts, des ciseaux ou tout autre objet car la croix ainsi formée porte malheur en profanant celle du Christ, si respectueusement vénérée.
Je passe sur les superstitions plus répandues, comme le calamiteux chiffre 13, qui puisent leurs racines dans une perception plus ou moins magique de la religion catholique. Tout ce qui renvoie à la Passion est nimbé d’une aura sacrée. A table c’est Pépé qui coupe le pain. Avant de l’entamer il dessine toujours au dos une croix avec la pointe de son couteau et y pose un baiser. Lorsqu’il le repose sur le bord de la table, il ne le met jamais à l’envers. On ne plaisante pas avec le corps du Christ, celui de la Sainte Communion. Plus prosaïquement le pain est aussi la preuve d’un gain obtenu par un honnête travail. Cela doit suffire pour le traiter avec déférence. Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front ! ai-je souvent entendu. Et je sais que Pépé a beaucoup et honnêtement arrosé de sa sueur le pain que nous mangeons. J’apprendrai plus tard que le pain renversé était celui qu’on réservait au bourreau. Cependant cette explication-là nous était totalement inconnue et pour nous c’était surtout le respect de l’Eucharistie qui importait.
Pour Mémé le « pain de chaque jour » que l’on demande dans ses prières du soir et du matin est l’objet d’égards quasi religieux. Elle n’en perd pas une miette puisqu’elle les ramasse dans le creux de la main en fin de repas et va les déposer sur le « compteur du gaz » pour nourrir les petits oiseaux. A table j’apprends à demander ce qui suffit à ma faim et à mes besoins. Le pain qui a rassis depuis plusieurs jours finit en gourmandises. Débité en tranches, trempé dans le lait puis dans un œuf battu, il va se dorer dans le beurre de la poêle et prendre le chemin de mon assiette sous une giboulée de sucre. Ou alors, après avoir ramolli dans l’eau, il est pressé, émietté, battu avec du lait, des œufs, du sucre, des raisins secs et un peu de rhum et, étendu dans le plat à gratin sous une fine couverture de cannelle, il est enfourné pour parfumer la cuisine d’un bonne odeur sucrée. Quand il a bien refroidi ce pudding fait la joie de mes quatre heures !
Le pain est la base de mes goûters : tartine beurrée salée, sucrée, ou agrémentée de chocolat râpé. Cependant ma préférence va au pain arrosé d’un filet d’huile d’olive que relève une pincée de sel. C’est simple mais c’est bon. Pour Mémé c’est sain et nourrissant car c’est naturel… Bien souvent, en été, pour la pause de l’après-midi, elle se contente d’une tranche de pain accompagnée d’une « cébette », d’une tomate croque-sel ou d’une grappe de raisin. Elle dit que ça lui rappelle les repas de son enfance en Espagne.
- Tu sais fils, on était bien content d’avoir ça ! c’est pas comme aujourd’hui… !
Je ne comprends pas l’allusion de la phrase laissée en suspens. Je ne comprends pas que Mémé, par son silence, mesure le chemin parcouru. Je ne comprends pas qu’elle a connu la misère et que ce souvenir-là lui permet de savourer la minute présente. Je ne comprends pas qu’elle est heureuse mais qu’elle ne peut pas mettre de mots sur ces petits instants de bonheur. Je ne comprends pas que son cœur déborde d’une confuse félicité parce que l’air est doux et calme, parce que ses enfants sont heureux autour d’elle, parce que Pépé rentrera ce soir satisfait de la tâche accomplie. Je ne comprends pas tout cela parce que Mémé ne me le dit pas. Non, je ne comprends pas. Je vois seulement qu’elle me sourit en mordant dans sa tartine, que mon appétit la ravit et qu’elle va m’ouvrir ses bras pour me câliner. Nous ne nous dirons rien mais je sais que notre étreinte enfermera pour quelques instants le plus doux des silences.
Mémé a des petits remèdes qu’elle tient de son enfance. Lorsqu’elle pèle un concombre elle colle sur mon front, sur le sien et sur celui de Tata Dédée, une lanière de peau. Ce contact très frais est censé nous éviter la migraine. Au bout d’un moment la peau chauffe la pelure qui tombe d’elle-même. Lorsque j’ai un coup de soleil elle frotte doucement sur ma peau rougie une tomate coupée en deux. La fraîcheur et l’acidité du jus sont agréables même si cela picote un peu.
Je me rappelle une fois où la médication a été très désagréable bien qu’efficace. J’étais enrhumé et avais le nez bouché. Je respirais avec difficulté. J’étais en train de jouer quand Mémé m’a appelé :
- Chico, Mémé voit pas bien, tiens, sens, dis-moi ce qu’il y a dans cette bouteille ?
Je ne savais pas encore lire et c’est à mon odorat pourtant altéré qu’elle a confié avec malice l’identification du produit. C’était de l’alcali. Je fis un bon en arrière en faisant une horrible grimace. Débouché, mon nez l’a été ! Mais j’ai pleuré de ce que j’ai considéré être une mauvaise farce. Elle m’a serré contre elle, m’a embrassé, m’a consolé :
- Tu vois, c’est débouché !
Il m’arrive souvent de me réveiller avec les paupières collées par une humeur jaunâtre. Je ne peux pas ouvrir les yeux et j’ai peur de devenir aveugle. Mémé me rassure car elle a surveillé mon sommeil et prévenu mon terrible drame .
- C’est rien, « bovo », c’est de la « lagagne » !
Et elle tamponne mes paupières avec un coton imbibé d’eau de rose puis me fait faire des bains d’une décoction de camomille. Peu à peu la vue perce entre les cils. Lorsqu’un orgelet, qu’elle appelle un « compère loriot », infecte une paupière, elle passe délicatement dessus son alliance, convaincue que le contact de l’or est un remède infaillible. C’est du moins ce qu’elle a appris d’une médecine empirique aux origines inconnues.
Pour traiter une éventuelle infestation de vers intestinaux, elle me fait manger de l’ail. Mordre dans une gousse ne m’est pas un plaisir absolu, aussi me confectionne-t-elle une gourmandise pour mon quatre heures. C’est ce qu’elle appelle une « tartine frottée à l’ail ». Elle tranche une longue croûte de pain sur laquelle elle frotte une gousse d’ail, y fait couler un petit filet d’huile d’olive et y dépose une pincée de sel fin. J’adore ça. C’est piquant et doux à la fois. C’est le tendre aiguillon d’un premier soleil d’avril. C’est du moins l’impression que j’en garde. Pour traiter la constipation, affection dont je ne me souviens pas avoir souffert, elle a un remède imparable que lui a conseillé notre voisine, Madame Bastelo. C’est Georges, mon second frère qui a joué le rôle du cobaye. Cet été-là il marchait à peine et pour solliciter un intestin récalcitrant il s’est promené fesses à l’air avec une branche de persil enfoncée dans l‘anus. Je ne me rappelle pas l’efficacité du remède. J’ai seulement le souvenir qu’en le voyant courir avec sa petite queue verte, il nous avait fait beaucoup rire, mon frère Yves et moi.
Pour moi le rite de la purge a longtemps été ma bête noire. Quand privation de sucrerie et repas allégé sont au programme du soir, le verre de sulfate de soude à jeun va me cueillir au saut du lit. Pour me faire avaler ce breuvage particulièrement infect Mémé me pince le nez après m’avoir fait prendre une bonne inspiration :
- Bois tout d’un coup mon fils, et sans respirer, c’est pour ton bien !
« Mira qué bé ! », tu parles si c’est pour mon bien !… En tout cas ce n’est pas pour mon plaisir. Et après je suis le roi du trône pour toute la journée, un roi du sprint qui a peur de se souiller.
Pour Mémé toutes ces fonctions d’évacuation, bien que naturelles et nécessaires, appartiennent à un monde dont on ne parle pas ou qu’on évoque à mots couverts. Elle doit donner de fréquents lavements à Tata Dédée qui a du mal à « aller du corps ». Ce sont des séances dont on m’écarte par décence bien compréhensible, mais dont je perçois le sempiternel charivari. Tout se déroule dans des crises de fous rires. Mémé chatouille ma tante afin que les spasmes du rire aident à l’évacuation des selles. Cela fait beaucoup de bruit et tout le voisinage comprend ce qui se passe à ce moment-là. Personne n’a jamais fait de remarques désobligeantes car tout le monde sait que c’est là une nécessité pour la pauvre Dédée. Quand tout est terminé celle-ci se renseigne presque toujours sur l’efficacité de la séance. Mémé use d’euphémismes en féminisant les mots, pensant par là en atténuer leur grossièreté. Elle dit « la pipi » sans doute contaminée par « la caca » comme en espagnol, quand elle ne recourt pas au mot arabe de « khala » avec un bon « r » raclé de jota. Pour elle les vocables étrangers sont sans doute plus acceptables qu’un bon « merde » que je ne lui ai jamais entendu prononcer. Mémé, comme Pépé, a horreur des gros mots. Si « zut ! », « punaise ! » ou « mince ! » lui échappent parfois, c’est bien là le comble de l’abomination. Si d’aventure je me risque à prononcer « un gros mot » bien gras, elle me fait les gros yeux. C’est « le Petit Jésus », encore lui, qui n’aime pas ça :
- C’est pas beau, ça, mon fils. C’est bon pour les voyous. Allez, crache et va te laver la bouche !
Et je rince la souillure des « vilains mots ». C’est comme ça, simplement, que j ’ai appris à respecter les autres et moi-même.
Mémé a toujours surveillé mes petits ennuis de santé. Elle n’a jamais dramatisé les choses pour ne pas m’inquiéter. Le plus souvent elle se contente de coller sa joue ou le revers de sa main sur mon front pour détecter un éventuel état fiévreux. J’ai le sentiment que ça la rassure, elle aussi. D’ailleurs pourquoi m’alarmerai-je puisqu’elle soumet tout le monde à ses médications miraculeuses. Elle est bien venue à bout d’un « ver de peau » infecté dans le dos de Pépé et qui virait à l’abcès. Soir et matin elle lui a appliqué un cataplasme de mie de pain ramollie dans du lait, enveloppé dans une gaze. Et le bouton a craché son pus. Qui pourra maintenant nier le pouvoir souverain de telles pratiques ? Ça vaut bien les pommades de la doctoresse et Pépé qui redoute les décisions intempestives et chirurgicales du corps médical y trouve largement son compte. Pain et lait n’ont jamais fait de mal à personne, et j’en ai la preuve.
Je dois pourtant confesser une petite expérience que je n’aurais jamais dû tenter et qui n’est pas à mon honneur. Ce fut beaucoup plus tard, après la fin de ce qu’on convenait d’appeler « les Événements d’Algérie ». Le grand exode de 62 avait ramené auprès de nous en Métropole, tous les êtres chers de la famille. Je n’avais pas encore ressenti la détresse de leur déracinement et j’étais plutôt heureux de nos retrouvailles. Celle qui avait été si longtemps notre « Mémé d’Alger » était devenue Mémé-tout-court, la distinction d’avec l’autre grand-mère décédée n’ayant plus de sens. Mémé d’Alger restait notre unique grand-mère. On était en août. C’était le temps des vacances et il faisait très chaud. Philippe, mon plus jeune frère, resté trop longtemps au soleil se trouvait incommodé. Mémé préconisa de lui « faire le coup de soleil » pour traiter l’insolation. Je connaissais le procédé pour l’avoir expérimenté autrefois à Saint-Eugène. Le diable rationnel qui trépignait en moi se fit fort de montrer l’inanité de la pratique à laquelle mon frère allait être soumis. Une serviette de toilette pliée en huit serait posée sur sa tête et un verre d’eau très fraîche y serait fermement plaqué. L’air pénétrant lentement le tissu éponge décrirait dans le verre un chapelet de petites bulles. La brûlure du soleil s’échapperait ainsi et ferait « bouillir » l’eau. Lorsque j’eus droit à ce soin dans mon enfance, Mémé avait ajouté à l’eau, sur les conseils d’une voisine, de petits débris de charbon de bois. On voyait mieux danser les bulles. J’avais gardé le souvenir d’une fraîcheur bienfaisante et, moins agréable, le chatouillis d’un petit filet d’eau qui glissait sur ma nuque. J’avais alors l’âge où la magie despotique installe son pouvoir souverain. J’y adhérais sans réfléchir. Mais j’avais grandi et j’avais entrepris de démonter le mécanisme du mystère. J’ai plié la serviette, je l’ai posée sur l’égouttoir de l’évier, j’ai rempli un verre d’eau et l’ai retourné délicatement sur le tissu-éponge. Peu à peu les bulles ont grimpé dans le verre.
- Tu vois - dis-je à Mémé - l’évier a une insolation, lui aussi !
- Zut alors !
C’est tout ce qu’elle a dit, mais j’ai vu passer une ombre dans ses yeux. Elle a secoué lentement la tête. Elle est restée interdite. Une stupeur muette étouffait les mots dans sa bouche ouverte. Elle était sidérée. Ce qu’elle venait de voir avait balayé d’un coup des années de certitudes. Le vieil arbre de ses convictions n’avait pas résisté à la hache de ma démonstration. Ce jour-là je lui ai ouvert les yeux mais j’ai saccagé en elle quelque chose de fondamental. En reconnaissant la vérité de mon expérience, elle a réalisé l’erreur en laquelle elle avait toujours eu foi. Le baiser que je lui ai donné a-t-il été suffisant pour effacer ma cruauté ?
Mais la Mémé de mon enfance sait que tous ses petits remèdes sont efficaces. Elle y recourt, convaincue qu’elle fait du bien en abrégeant des souffrances. Bien sûr il ne s’agit pas de sauver des vies. Il y a la doctoresse pour cela. Mais ses pratiques à elle mettent un terme aux petits bobos. Ce sont des caresses sur un léger coup, un baiser sur une égratignure, c’est une pharmacopée de l’amour. Je préfère cela aux ordonnances de ma chevaline ennemie. Néanmoins les remèdes de Mémé ne sont pas toujours à mon goût. Mes matins d’haleine fétide, de digestion difficile, me condamnent à la tasse de café-citron. Ce café noir, sans sucre, auquel elle ajoute un jus de citron vaut bien en saveur les purges au sulfate de soude. J’ai beau me pincer le nez, l’astringence du mélange révulse mes papilles. Cependant j’obéis aux pressantes et douces injonctions de mon infirmière. Comment puis-je résister aux
- Bois mon fils, c’est pour ton bien !
Et j’entends dans sa voix comme un écho étouffé qui me dit : bois vite mon chéri je suis obligée de faire ça, pardonne-moi ! C’est un mauvais moment à passer, mais après tout ira bien. Et le sourire qui illumine son visage lorsque je lui rends la tasse vide a toutes les couleurs du soulagement. Pour moi aussi d’ailleurs !
Heureusement ces petites misères ne sont pas fréquentes. C’est sûrement grâce au petit sachet de toile que Tata Jeannette a cousu pour moi. Je le porte fixé à mon tricot de peau par une épingle de nourrice, juste contre mon cœur. En été, lorsqu’il fait trop chaud et qu’on ne me met pas de tricot c’est à la ceinture de ma culotte que pend mon talisman. L’important est qu’il soit contre ma peau. Ce sachet bien clos renferme cinq médailles protectrices. Notre-Dame d’Afrique en émail bleu est la plus petite. Les quatre autres sont en métal argenté : Notre-Dame du Sacré-Cœur, Notre-Dame du Perpétuel Secours, Notre-Dame de Lourdes et Saint Expédit. Placé sous la garde constante de ces saintes puissances, je ne risque rien. Le soir, au moment de la prière, sous la conduite de Tata Jeanine, je ne manque pas d’invoquer Vierges, Saintes et Saints, au cas où ils m’auraient oublié durant la journée. Ils ont sûrement tant à faire avec tous les êtres de la création qu’un petit oubli bien compréhensible est vite arrivé ! Et puis, si je n’ai pas été assez sage je dois leur demander pardon pour le chagrin que je leur ai causé. D’ailleurs l’image de la Vierge de la Salette en pleurs que Tata a mise dans son missel est la preuve des souffrances endurées à cause de la méchanceté des hommes. Je ne vais tout de même pas ajouter quelques larmes aux torrents du monde. La pauvre en a assez comme ça ! En tout cas c’est ce que je me dis dans ma petite tête, parce que je n’aime pas faire de peine à tous ceux qui m’aiment. Comme ce serait bien si j’étais toujours dans ces bonnes dispositions-là… car moi, je ne suis pas un saint ! J’ai mes petites diableries que je ne saurais toujours lister, mais pour lesquelles je demande au Petit Jésus une absolution en bloc en le priant de « pardonner mes péchés ». Il doit le faire parce que je me sens tout propre une fois que j’ai prononcé la formule magique. Plus tard j’ai dû apprendre l’acte de contrition pour ma première communion, celle de l’âge de raison, la sérieuse Communion Privée. Je ne comprenais pas tout ce que je disais mais je savais que c’était le sésame des portes du pardon. Aujourd’hui je me rends compte combien elles étaient belles ces douches d’innocence !!!
Pourtant j’éprouve en certaines occasions un malin plaisir à faire du mal. J’ai appris qu’il faut se mordre la langue quand les oreilles sifflent. Il paraît que ce sifflement provient de propos malins à mon égard. En mordant ma langue, et je le fais souvent par précaution, le médisant se mord la sienne et cesse ses calomnies. Qui peut bien raconter d’abominables sornettes sur mon compte ? Mes mines angéliques seraient-elles des simagrées ? A dire vrai j’oublie vite mes possibles vilenies et les commentaires désapprobateurs qu’elles engendrent. Si parfois je mordille ma langue sans pour autant entendre de sifflements, c’est pour couper l’herbe sous le pied aux dénigreurs potentiels. On n’est jamais assez prévoyant. Mieux vaut prévenir que guérir, c’est là une sage formule que j’entends souvent.
Je préfère avoir le nez qui pique. Un jour que je n’arrêtais pas de frotter mon nez soumis à d’inconfortables démangeaisons, Mémé m’a demandé :
- T’as le nez qui te pique, « chico » ?
- Oui !
- Ça c’est une vieille qui a envie de t’embrasser, et une jeune qui en meurt d’envie !
Elle m’a serré contre elle et posé un gros baiser sur ma joue. J’ai compris qu’elle était la « vieille » qui voulait m’embrasser et j’ai attendu tout le jour la « jeune » qui en mourait d’envie.
Il y a comme ça de petits signes magiques qui accompagnent les légers inconforts de la vie courante. Une main qui pique c’est de l’argent : la gauche est promesse de gain, la droite annonce un prochain débours. Si on se cogne le coude c’est notre belle-mère qui est méchante… et elle est très méchante si le coup s’accompagne d’une décharge électrique. J’avoue que toutes ces misères-là ne m’affectent guère. Ma belle–mère n’est pas dans mon horizon immédiat, et si j’ai quelques petites pièces dans ma tirelire, je ne suis pas enclin à les dilapider.
Cependant les pièces de monnaie sont des éléments intrinsèques de la magie qui régit notre monde quotidien. Si après un coup ou une chute je me retrouve avec une bosse au front, Mémé commence à la comprimer avec une grosse pièce de cinq francs. Le traitement par le « cent sous » précède toujours le tampon de teinture d’arnica qui laisse une légère poussière jaunâtre. Et c’est suprêmement efficace. Je suis assuré que ma bosse ne sera pas la préfiguration d’une corne comme Madame Ernestine l’avait une fois annoncé.
A la maison l’argent ne nous entraîne pas dans une course effrénée aux trousses de la fortune. Mes grand-parents en connaissent suffisamment la valeur pour lui accorder la juste place qui lui convient. Ils ignorent la cupidité comme le gaspillage. Ils dorment en paix car ils savent être à l’abri d’un coup dur et jouir de ce qui leur suffit. Cependant Mémé qui a connu l’âpreté des jours sans pain, a ses petites pratiques pour circonvenir le fantôme de la misère. Manger des lentilles et des pois chiches le premier jour de l’an assure infailliblement de l’argent pour toute l’année. Pour plus de sécurité elle met des lentilles en salade tous les premier du mois. Moi je préfère « les bliblis » car ce sont des pois chiches plus à mon goût et ça doit bien faire l’affaire au royaume des saintes précautions.
Cependant certains usages colportés par les voisines ne viennent pas contaminer Mémé. Elle n’obéit qu’à ceux qu’elle a expérimentés dans sa jeunesse. Elle les a toujours pratiqués et cela lui suffit pour croire à leur efficacité. S’abstenir de faire la lessive le lundi ou le vendredi lui paraît une sottise. Le lundi exposerait à des dettes et le vendredi rendrait stériles les femmes de la maison. Mémé a toujours ignoré les dettes. Quant à sa stérilité elle en rit car depuis longtemps le clocher a perdu son carillon. Pour ce qui touche mes tantes il est bien évident que pour l’une le couvert ne sera jamais mis, et pour l’autre le Prince Charmant vagabonde depuis longtemps sur les mers lointaines. En revanche pas de lessive durant la Semaine Sainte, particulièrement les draps. Ce serait préparer son linceul. C’est une période où l’on fait maigre, le vendredi surtout marqué déjà par la menace de stérilité promise aux lavandières! D’ailleurs ce jour-là, et ce jusqu’au dimanche de Pâques, tous les miroirs de la maison sont recouverts d’une toile. Pour moi, tout cela ne revêt pas beaucoup de sens. J’attends surtout le retour des cloches le matin de Pâques. Je sais que j’aurai une surprise gourmande cachée dans le jardin. Ça c’est une tradition qui m’agrée fort.
Au chapitre des traditions gourmandes il en est une dont le sens m’a été révélé beaucoup plus tard. Un jour la voisine d’en face est venue frapper au portillon. Elle portait deux assiettes empaquetées chacune dans un torchon. Il y avait des beignets de courgettes dans l’une et des beignets au sucre dans l’autre. Elle avait un grand sourire quand elle a dit à Mémé d’un air entendu :
- Ça y est, c’est la grande !
- Que tout se passe bien, grâce à Dieu – a répondu Mémé.
- Inch’Allah ! – a conclu la voisine en embrassant Mémé avant de retourner chez elle.
Pour moi le cadeau des beignets était la seule chose importante. Je ne suis pas allé chercher plus loin… et pourtant l’événement était capital : la fille de la voisine, plus âgée que moi, venait de devenir femme.
Par tradition, par superstition devrai-je dire, nous nous interdisons certaines pratiques. Pour ne pas attirer la scoumoune il est hors de question d’ouvrir un parapluie dans la maison. C’est d'ailleurs une habitude fort répandue sous d’autres latitudes. J’ignore ce qui arriverait si d’aventure je tentais l’expérience et quelle pluie de malheur s’abattrait sur nos têtes. D’ailleurs je n’ai pas de parapluie. Je suis trop petit pour ça. Je joue parfois avec celui de Tata ou de Mémé, et je prends grand soin de ne pas l’abîmer. De toute façon c’est dehors qu’il pleut dans la comédie de mes jeux.
Un jour Tata Jeanine rentre du bureau fort agacée. Une de ses collègues lui a fait un cadeau. Elle lui a offert une pochette brodée rapportée d’un voyage en Suisse. Tata n’a pas osé refuser le présent. Ç’aurait paru ballot. Elle nous montre l’objet de sa contrariété. Moi je trouve le motif du bouquet de gentianes bleues et d’edelweiss plutôt joli. Mémé aussi d’ailleurs.
- Tu te rends compte, je suis sûre que c’est pour que je pleure ma peine ! Et en plus elle a ajouté : « C’est pas grand chose, mais j’ai pensé à vous ! ». Des pensées comme ça elle se les garde ! Je lui ai rien demandé à celle-là. Avec ses airs mielleux je peux pas la sentir.
- Et non « chica » ! c’est une pochette, c’est pas un mouchoir ! Qu’est-ce que tu veux qu’il t’arrive ? – répond Mémé pour calmer Tata et apaiser le « drame ».
Tata Dédée prend le parti de sa sœur. Seule sa crainte d’un malheur annoncé lui fait jeter de l’huile sur le feu, sans le vouloir.
- Mouchoir ou pochette, pour moi c’est pareil ! T’as raison ma fille ! On sera joli si ça te porte la scoumoune ! T’as qu’à lui faire un petit cadeau pour la remercier, comme ça tu lui renvoie la peine.
- Et en plus elle n’a rien trouvé de mieux en choisissant des gentianes ! Laurette m’a dit que c’est la fleur du mépris. Ça c’est le pompon !
Tata Jeanine a suivi les conseils de sa sœur. Comme ce n’était pas encore la saison des chrysanthèmes, elle s’est rabattue chez Madame Tabone la fleuriste, sur un bouquet de cinq œillets violets généreusement noyés dans un beau nuage d’asparagus pour faire plus d’effet. La collègue de Tata, ignorante très certainement du langage secret des fleurs, a été touchée du geste. Comme elle n’a pas su lire l’antipathie secrète du choix floral de Tata, elle a conçu pour elle une sorte d’amicale gratitude. Quelques temps plus tard elle lui a remis un petit paquet d’images publicitaires à colorier :
- Tenez Jeanine, j’ai pensé que ça ferait plaisir à votre neveu !
Le neveu a apprécié la délicate attention. La collègue de Tata n’était pas aussi perverse qu’on l’avait jugée. En tout cas c’est ce que je conclus de l’affaire. Aujourd’hui je me demande comment on peut attribuer aux fleurs des valeurs aussi perfides. Moi je les aime toutes, même le géranium-lierre, l’emblème de la bêtise selon Tata. La sottise n’est sans doute pas la faute des fleurs mais celle de ceux qui leur attribuent des vertus heureuses ou des pouvoirs maléfiques. La superstition est un poison qui pervertit les intentions que l’on prête aux autres. Elle préjuge d’une malveillance là où il n’y a peut-être parfois qu’une aimable cordialité ou une simple ignorance. C’est cette même crainte qui nous conduit à rendre une petite pièce à ceux qui nous offrent un couteau ou un objet coupant. Il faut préserver le lien de l’amitié qu’une lame bien affilée trancherait.
Couper, trancher, sectionner, entailler sont des actes qu’on ne prend pas à la légère. En effet ils forcent à abandonner quelque chose. On quitte un univers connu. On rompt un lien qui nous unissait à une sécurité éprouvée. On est projeté dans l’aventure d’une nouveauté troublante ou inquiétante. On laisse une part de soi qui se trouve à la merci d’autrui et de sa malice supposée. C’est pour cela qu’on veille à ne pas se couper les ongles le soir, particulièrement le vendredi. Le soir est propice à l’errance des forces occultes. Tandis que nous dormons nous sommes offerts sans défense à leurs malignes intentions. En prenant possession des rognures de nos ongles elles ont prise sur nous-mêmes. Agir sur la partie c’est avoir empire sur le tout. D’ailleurs quand Tata Jeanine coupe mes ongles elle jettent les petits débris dans la terre du jardin. C’est peut-être un engrais bien médiocre, mais en tout cas, avec le temps, ils s’unissent aux éléments de la terre et disparaissent. C’est pour des raisons semblables qu’on ne balaye pas le soir. Si d’aventure cela arrive, il ne faut pas ramasser le petit tas d’ordures mais le laisser dans un coin pour le lendemain. J’ai appris par une voisine qui respecte aussi cette « précaution » que le balayage du soir fait place nette pour les âmes des morts. Dieu seul doit connaître les volontés secrètes de ces esprits voyageurs. Laisser le sol en l’état de la journée c’est, d’une certaine manière, en prolonger la sécurisante lumière et conjurer l’obscure et inquiétante profondeur de la nuit. Moi je ne me rappelle pas avoir affronté ces esprits errants. Mes cauchemars sont plus volontiers habitées par le loup enfermé dans le placard de la petite pièce du fond, ou par l’ogre affamé caché sous le lit et qui va m’arracher des bras de Mémé. Les récits de Madame Ernestine conditionnent mes terreurs nocturnes. C’est aussi la meilleure protection pour le placard aux produits dangereux, cible de mes investigations de petit garçon curieux.
Jour après jour je m’initie aux arcanes de la vie. Des présences invisibles m’entourent, me surveillent et me protègent aussi. Je m’habitue à ce monde parallèle sans en être obsédé. Je sais que Mémé est là pour dédramatiser mes peurs. En grandissant je trie l’âpre et le doux. Par chance ma jeune insouciance ne retient que les présages heureux. Si un papillon ou une abeille entre dans la maison, je me prépare à une visite agréable. Une guêpe m’invite à rester sur mes gardes car c’est un importun qui va franchir notre seuil.
Les grosses mouches noires pourvoyeuses de saletés et de maladies trouvent en Mémé une adversaire implacable. Fuyant la brûlure des après-midi d’été, elles viennent souvent chercher la pénombre de la maison aux volets clos qu’elles emplissent de leur bourdonnement. C’est généralement l’heure de ma sieste. Étendu en petite culotte sur la couverture de coton que Mémé a jeté sur le sol, je m’abandonne à la fraîcheur du carrelage. Je suis prêt à sombrer quand la satanée mouche vient se coller sur ma peau humide de sueur. Je sais que Mémé est à l’affût. Là, pas question de superstition. C’est chasse ouverte pour raison de salubrité domestique. Si la mouche résiste ou échappe aux pulvérisations de la pompe bleue à réservoir du « Fly-Tox », elles ne sait pas encore qu’elle se prépare à vivre ses dernières minutes.
- Mira la pépa ! Mira qué gorda !… Viens chica, viens !
Mémé sollicite la mouche comme elle provoquerait une ennemie dont elle sait qu’elle aura le dessus. En bon torero elle la menace de la muleta de son torchon.
- Viens ! Viens ! Pose-toi ! Allez chica pose-toi !… Là, voilà !… Tiens !
Et vlan ! Un coup sec et précis qui claque abat la bête. Olé !
- Tu l’as eue ? – demande toujours Tata Dédée
- Oui, ma fille, ça fait un moment qu’elle tournait cette « cochina ». Mais je l’ai eue. Muerta la pépa !
Pas tout à fait. La mouche estourbie par le choc est tombée sur le dos. Elle s’affole dans une danse stridulante et désordonnée. Mémé est désormais tranquille. Elle va apaiser son dégoût quasi viscéral. Animée d’une sorte de satisfaction rageuse elle donne le coup de grâce. Elle écrase la bête noire . Et c’est en claudiquant qu’elle va jeter dans la terre le petit cadavre collé à la semelle de sa savate. Sa victoire consommée elle prend soin de ne pas laisser pénétrer de nouvelles intruses. Maintenant la chaleur peut prendre possession du jardin. Une paisible fraîcheur s’empare de la maison. Morphée me prend par la main et m’emporte. Je suis bien. Mémé a chaussé ses lunettes sur le bout de son nez et lit le journal. Un peu plus tard, bouche ouverte et la tête renversée sur le dossier de son transat, elle reçoit la visite du Marchand de Sable.
Dors Mémé, dors ! Les rêves sont les gardiens de ton sommeil. Tu ne crains rien car les âmes pures sont protégées. N’écoute pas l’interprétation des folles Cassandre qui annonce de noirs orages. Oublie leurs sornettes. Si tu vois tomber les pauvres dents qui te restent , la mort n’emportera personne. La chute de tes cheveux n’apportera ni maladie ni misère. Si on te les coupe soucis et ennuis ne te menaceront pas. Si dans ton rêve le sang couvre le sol, rassure-toi, la vie ne dressera pas de pièges devant toi. Si un chien aboie, personne ne cherchera à te nuire et s’il te mord aucune dispute, aucun danger ne se profilera à l’horizon. Mais si le linge blanc sèche sur le fil du jardin, espérons en la chance d’un bonheur de toute façon assuré près de toi. Si d’aventure la mort vient me ravir à ta tendresse c’est que tu me fais le cadeau de longues années de vie. Rions ensemble de ces sottes prophéties. Les visions de nuit sont pures chimères. La vie, la vraie, c’est celle du plein soleil des jours que je passe dans ton ombre protectrice.
Pourtant je sais qu’un jour mes parents viendront me chercher et m’emporteront loin de toi. Mon frère prendra ma place et tu le chériras comme tu m’as aimé. Rappelle-toi la prudente formule : « Los viernes y los martes ni te cases, ni te embarques » (1) car, j’en suis sûr, mon départ sera un autre jour. Je sais que je pleurerai et toi tu cacheras tes larmes pour ne pas alourdir ma peine. Je te le promets, je me retournerai, je jetterai un dernier regard vers toi et sur le monde que j’abandonne. J’assurerai ainsi la joie future de me jeter dans tes bras. Et toi, le plus doux de mes ports d’attache, en me voyant traverser la Méditerranée, tu jetteras un verre d’eau sur mes pas pour garantir mon retour… une prochaine saison.
(1) littéralement : Les vendredis et les mardis ne te marie pas et ne t’embarque pas.