Chroniques d'une famille pied noir dans les années 50.
Nous habitons au 4 de la rue Trolard, une rue en pente qui part de l’Avenue Maréchal Foch, artère centrale de Saint-Eugène, et monte jusqu’à la Rue de la Carrière, au pied de la colline de Notre Dame d’Afrique. Les bâtiments forment un ensemble de neuf appartements communiquant autour d’une cour intérieure par des passages, des escaliers, une coursive et des terrasses. L’agencement tient plus de la juxtaposition et de l’empilement que d’une élaboration architecturalement organisée. Somme toute cela a la fantaisie anarchique d’un ensemble construit au coup par coup et posé à l’angle nord des rues Trolard et Salvandy.
Mes grands-parents occupent le seul appartement avec jardin, ce qui constitue une sorte de petite villa indépendante. Ce jardin reste le grand espace de jeu de mon enfance. Bien sûr mes souvenirs ont été enregistrés par la mémoire d’un gamin de cinq à sept ans, et, à travers ce prisme magique tout se colore d’un éclat délicieusement menteur. La réalité était sans doute plus naine, plus simple et plus dégradée. Qu’importe, ce berceau-là est le mien. Qu’on ne vienne pas en souiller les couleurs, les odeurs, les saveurs et les douceurs ! Sinon je sors mon pistolet de cow-boy et je tire à vue, sans sommation !
« Cállate, bandido de mi corazón ! »
Un grand mur sur lequel s’appuie une tonnelle de raisins muscats aux grappes énormes, nous isole de la rue Salvandy. Le jardin longe l’artère passante qu’est la rue Trolard. Une grille de fer forgé avec barreaux en fers de lances et grandes esses dans les intervalles surmonte un muret décrépi d’un mètre environ. Je ne peux pas passer la tête à travers cette grille et suis trop petit pour empaler mon menton sur ses pointes si je brave l’interdit de l’escalade du mur. Elle m’isole de la rue mais, à travers elle, tous les spectacles du quotidien viennent à moi, tout le petit monde de Saint-Eugène entre dans ma vie.
Le jardin est composé de trois surfaces. La plus importante se trouve devant l’entrée de l’appartement et va jusqu’au mur de la rue Salvandy. Cet espace plat est le lieu de la vie extérieure de toute la famille. Il forme un rectangle de cinq mètres sur huit environ. Une bande de terre en équerre retenue par des tuiles verticales, borde l’angle des rues et donne asile à deux buissons de pélargoniums, l’un rose au cœur noir et l’autre violet au cœur brun foncé. Ils sont magnifiques et Mémé est souvent sollicitée par des passants désireux d’en avoir des boutures. Je dois dire que ces plantes sont bien plus hautes que moi. A leur côté le plant d’arums a toujours soif et boit goulûment l’eau de rinçage des légumes. C’est une des tâches qui me sont dévolues. Arroseur arrosé, je trempe presque chaque fois jambes et pieds avant de parvenir aux larges feuilles charnues. Lorsque les fleurs ouvrent leurs cornets blancs, Tata Jeanine les cueille pour l’autel de l’église. Ça a toujours été leur unique destination.
Le long du haut mur, Mémé a placé sur un petit rebord, des pots de plantes grasses et de bégonias aux grappes rouges et charnues. Le reste du massif, jusqu’au bâti du compteur du gaz, est sans plantation. C’est ma planète où je fore des puits, trace des rivières, érige des châteaux fantastiques et tente d’installer des lacs dont la terre boit l’eau, inlassablement. Je pétris mon monde durant de longues heures, à l’ombre de la tonnelle, vêtu simplement en été d’une gandoura taillée dans les vieux peignoirs de Mémé et coiffé d’une calotte de coton perlé, comme les petits yaouleds. Combien de fois la doctoresse a-t-elle fustigé Mémé en me voyant les mains souillées par la terre mouillée !
- Ne le laissez pas faire, Madame Grégoire. Avec ça il va ramasser des cochonneries et des microbes. C’est très mauvais pour la santé des enfants. Allez, Maurice, va tout de suite te laver les mains. Veillez bien, Madame Grégoire, à ce qu’il le fasse correctement, jusqu’aux coudes, et rincez le avec de l’eau javellisée.
Elle a établi son ordonnance et il faut s’y plier. Je la déteste cette doctoresse avec son rire chevalin comme les Fernandel de carton pâte qui servent de mannequins dans la vitrine de Teboul le marchand de tissus. Grande, mince, sèche, elle a tout d’un adjudant sévère. En plus elle a une voix rauque de sorcière des cavernes. Je me lave donc les mains, mais je recommence quelques jours plus tard. Quand Tata Jeanine l’apprend, elle opte pour le parti de la doctoresse, et elle se met à surveiller de près la propreté de mes ongles. Ils sont souvent en deuil et elle peste, soupçonnant que je « trafique » encore dans la terre. Un jour Mémé en a assez et met le holà :
- Qué rabia chica ! Il joue avec la terre, et alors ? Tu sais, toi, ce que je faisais à son âge, moi, ma fille ? A son âge j’étais pieds nus dans le terrain de ton grand-père, pendant qu’il dormait avec la bouffa à l’ombre d’un figuier. Avec mon frère, ma sœur et ma mère, que Dieu la bénisse, on désherbait et on plantait. On avait de la terre partout, et tu vois je suis toujours vivante. La terre nous donnait à manger. On n’avait que ça. C’est la vie, la terre, ma fille et c’est bon pour les chicos.
- Tu travaillais pieds nus dans la terre, quand tu étais petite, Mémé ?
- Oui, mon fils. Mais c’est loin, loin, tout ça ! Popopo, oui que c’est loin tout ça ! la purée !
Et je me souviens être resté sans parole, les yeux ronds. Elle me serre contre sa blouse et ajoute à mi-voix :
- Et oui, comme c’est bien loin tout ça, et heureusement mon fils !
Elle me soulève, m’embrasse sur le front en m’étreignant. Je ne saisis pas ce jour-là toute la charge émotionnelle du moment. Je suis trop jeune. Je perçois seulement que Mémé a eu un gros coup au cœur qui lui fait peine. Son passé vient de lui sauter au visage et elle a sans aucun doute revu l’épisode espagnol de son enfance. Le travail difficile des enfants pauvres. La dureté d’une terre avare de prodigalités. Le courage de sa mère Merenda Vidal y Riera. La démission d’un père noyant dans du mauvais alcool une accablante misère. Elle a enfoui tout cela. Elle n’en parle pas, jamais. Elle n’aime pas en parler. Et cela vient d’exploser dans sa tête. Elle me repose à terre. Tata a tout saisi et elle serre sa mère dans ses bras. Leurs yeux se mouillent d’une immense tendresse.
Moi je comprends surtout que je vais pouvoir retourner à ma terre, et zut à la doctoresse. Mais aussi je viens de découvrir quelque chose qui, jusqu’alors, n’a jamais traversé mon esprit. Je viens de réaliser que Mémé a eu mon âge, qu’elle a été une petite fille, qu’elle n’a pas toujours été cette dame d’une cinquantaine d’années qui est ma grand-mère. Je dois me faire à l’idée qu’elle aurait pu être une camarade, comme mes cousines Annie et Jeannine, comme les petites filles de Madame Aleman, Aline et Joëlle avec qui je passe mes après-midi à jouer. Mémé petite fille, vous parlez d’une découverte ! Et Pépé lui aussi a été un petit garçon. Je finis par trouver ça d’une étonnante évidence, surpris de ne pas y avoir pensé plus tôt. Pourtant je sais bien que ma mère et mes tantes ont été des enfants, autrefois, en un temps qui me semble lointain. J’ai vu leurs photos, dans la boîte à chaussures souvent consultée, photos de classe de « chez Mademoiselle Anna », photos de communiantes, ou encore sur cette grande photo où la famille est réunie à Fontaine du Génie, chez Monsieur et Madame Marchal. Ma mère, ma tante et leurs cousines semblent sorties d’un pensionnat avec leur uniforme de barboteuses à rayures. Mais ce qui me fait rire davantage ce sont ces clichés sépias collés sur un carton brun à gros grain, où l’on voit mes tantes et ma mère toutes nues, exposant sur une peau de bête leurs fesses de bébés.
Mais de Mémé, rien. Le grand silence des images. Je sais que je ne la verrai jamais telle qu’elle a été enfant. Il me reste aujourd’hui un seul cliché signé A. Roubigny, belle image de son passé, celle d’une ravissante jeune femme de vingt ans aux beaux cheveux bruns tirés en bandeaux et retenus par un chignon serré sur la nuque. Elle est debout, la main appuyée au dossier d’un prie-dieu et elle sourit à la vie. Plus tard, mes frères et moi avons trouvé en elle un modèle de choix se prêtant avec une grâce tendre et naïve à nos exigences de photographes amateurs.
Pour revenir au jardin familial, terre de mes empires imaginaires, je dois m’arrêter un instant à ce que nous appelons « le compteur à gaz ». C’est un bâti à hauteur du mur de clôture et adossé à lui. Il protège les compteurs du gaz de ville et d’eau. On y place aussi la poubelle, et le tout est fermé par une porte de bois jadis peinte et un peu branlante. Il m’est interdit de l’ouvrir. Ce bâti est une de mes vigies. J’y suis souvent perché, assis en tailleur, et je regarde la vie qui passe dans la rue. Cette vie n’est pas mienne, c’est-à-dire celle de ma famille et celle des voisins de la cour. C’est un autre monde que je ne connais pas ou que je connais mal. Bien sûr quelques têtes familières passent, des habitués.
Manu un peu plus âgé que moi et peut sortir seul dans la rue. Il me plaisante toujours et me taquine en me surnommant « Cerise ». Je n’aime pas qu’on déforme ainsi mon prénom. Cela n’a pourtant pas grande importance mais c’est à partir de là que j’établis mes affinités et mes antipathies de gosse. Manu n’est pas comme Jean-Marie. Lui c’est un garçon très sérieux qui travaille bien en classe et qu’on me donne en exemple. Sa grand-mère habite juste à côté de chez nous, de l’autre côté de la rue Salvandy. Des hauts murs dépassent deux gigantesques cactus-candélabres qui semblent protéger les secrets d’un jardin sans aucun doute merveilleux. Manu, Jean-Marie, l’indépendance de l’un et la réussite de l’autre me fascinent. J’ignore encore quelle sera ma voie, Dieu y pourvoira !
Il y a aussi Finette. Elle est gentille, Finette. Elle demande toujours à Mémé des nouvelles de toute la famille. Elle s’arrête à la grille lorsqu’elle descend en courses au village. Moi, je la trouve bizarre avec ses dents qui se chevauchent et ses propos qu’elle a du mal à formuler. Quand elle parle elle mâche sa langue ou la sort rapidement pour cueillir à la commissure des lèvres la mousse de sa salive. Je me dis que cette langue doit être trop grosse pour sa bouche et qu’elle a besoin de liberté, comme un pied trop à l’étroit dans une chaussure qu’il finit par trouer en pointant victorieusement le gros orteil. Et puis elle est toujours « coiffée comme les Tournants Rovigo », la raie de traviole, les mèches mal arrimées par des barrettes et livrées aux fantaisies du vent.
Finette habite dans les dernières maisons, au pied de Notre Dame d’Afrique, au début du Chemin des Chèvres qui serpente au long de la colline. Souvent, avec Tata Jeanine et mes cousines, parfois avec Hélène Bastello notre voisine, nous empruntons ce chemin fort pentu pour accéder à la basilique. En signe de mortification, Tata glisse de temps en temps dans ses chaussures de petites pierres lisses ou deux où trois pois chiches. Cela rend l’ascension plus douloureuse, mais c’est la promesse d’une prière adressé à la Vierge Noire, un remerciement pour une demande exaucée. Malgré mes insistances, Tata demeure muette sur les vœux qu’elle a formulés. Elle dit que ce sont des secrets entre elle et la Vierge, qu’elle n’a pas le droit de les divulguer car « ça serait péché ». Je ne comprends pas trop ces arguties car, moi, quand j’ai un secret, je le clame partout haut et fort et je finis toujours par le dire quand on fait mine de ne pas me croire. Il est vrai que le secret me confère une responsabilité d’homme de confiance. J’en suis fier. Il faut que je prouve que je détiens un trésor d’importance. C’est comme ça que Tata Dédée m’a affublé un jour du surnom de Polichinelle, sans que je comprenne alors vraiment pourquoi.
Et puis il y a la dame qui m’appelle toujours « Marcel ». Elle a deux grandes filles sages coiffées d’anglaises et de kikis-choux, que nous retrouvons avec Tata le dimanche à la messe. C’est une dame très digne qui trotte à petits pas et se tient toujours très droite. Elle n’a jamais pu enregistrer mon prénom. Elle répond à mon salut d’un « Bonjour Marcel ! » et parle de moi en disant « le petit Marcel ». J’ai beau lui répéter qu’elle se trompe, elle persiste dans son erreur. Je la mets dans le même sac que Manu. Pourquoi s’obstinent-ils à transformer mon prénom ? Un jour je m’en suis plaint à Pépé.
- C’est pas grave mon fils ! C’est qu’elle t’aime mieux en Marcel ! Faut pas la contrarier,ça lui fait peut-être plaisir, tu sais, ou bien tu lui rappelles quelqu’un !
Je lui fais remarquer qu’il n’y a aucune raison pour qu’on me débaptise. Il s’installe sur une chaise, me prend sur ses genoux et me dit :
- Regarde, mon fils, mon nom c’est Grégori et presque tout le monde m’appelle Monsieur Grégoire. Je ne leur en veux pas pour ça. Tonton Fernand, il s’appelle pas Fernand, il s’appelle Sauveur. Tata Jeannette elle s’appelle pas Jeannette, elle s’appelle Marie. Mémé ne s’appelle pas Amparo comme tout le monde le dit, ou Louise, le petit nom que je lui ai donné, ou encore Antoinette comme l’appelle Tata Jeannette. Tu connais son vrai nom ?
- Non
- C’est Maria Desamparados !
- Comment t’as dit ?
- Ma-ria Dé-sam-pa-ra-dos, mon fils. C’est son vrai nom. Chacun lui donne le nom qu’il préfère, c’est comme ça, tu vois !
J’en reste comme deux ronds de flan. Celle que j’appelle Mémé n’est pas Amparo ou Louise ou Antoinette comme je l’entends autour de moi, elle est Maria Desamparados. Où est-elle allée pêcher un nom pareil ? Et qu’est-ce que ça veut dire ? Comme je formule à haute voix ces interrogations, Pépé, Mémé et mes tantes éclatent de rire. Je crois qu’ils se moquent de moi.
- Aïe ! le « povre », « la honte à la figure elle lui monte » ! s’écrie Tata Dédée. Je fonds en larmes. Mémé m’enlève dans ses bras.
- Mais non, bourricot, ne pleure pas. On se moque pas de toi.
- Alors pourquoi vous riez ?
- Parce qu’il n’y a pas de réponse, mon fils. On donne les petits noms de son cœur. C’est tout ! – conclut Pépé.
Parmi les autres passants qui s’arrêtent à notre grille, il y a Ali. Ali me fait un peu peur. Il habite je crois sur les hauteurs de Notre Dame d’Afrique. Il porte toujours un turban blanc, sale et mal arrimé. Sous sa gandoura trouée et effilochée dépasse un sarouel teinté de la poussière des chemins. Il rejette sur son épaule droite un pan de son burnous de laine brune et tient toujours dans la main un bâton lisse qui fait office de canne. Un vieux sac de jute tenu par une ficelle en guise de bride et passé en bandoulière lui sert à collecter tous les débris recyclables qu’il ramasse. Ali est mendiant. Le temps, la misère et les privations ont labouré son visage de profonds sillons où pousse l’herbe folle et drue de sa barbe blanche, toujours mal rasée. Comme il sourit constamment on voit ses deux incisives, une en haut et l’autre en bas, l’une à droite et l’autre à gauche. Il mâche et remâche sans cesse ses gencives et ses lèvres, comme s’il ruminait la tristesse de sa vie. Ce qui m’inquiète le plus chez lui, c’est son regard. Il est « guitche » et voit mal. L’un de ses yeux bleus devenu tout blanc et mangé par la cataracte, est coincé vers le haut en direction du ciel. L’autre, encore intact, lorgne le bout de son nez. Un jour que Tonton Fernand nous rendait visite, Ali s’était arrêté pour demander l’aumône. Mémé lui avait donné une tomate, un oignon et un morceau de pain. Le vieil homme lui avait pris la main et l’avait embrassée.
- Ṣâḥâ !… Ṣâḥâ bente ! el-hamdu-llah! (Merci!...Merci beaucoup ! Dieu soit loué !)
- Ké-râk, Ali? (Comment vas-tu Ali ?)
- Bien Madama, tbârak-allâh! (Bien Madame, Dieu soit béni !)
Il a alors enveloppé pain, tomate et oignon dans un morceau de journal tiré de son sarouel et a glissé le tout dans son sac de jute. Il a agité sa main en signe d’au revoir et nous a gratifiés d’un large sourire de sa bouche édentée.
- Il sait qu’il frappe à la bonne porte ! – a fait remarquer Tonton Fernand.
- Qu’est-ce que tu veux, c’est un pauvre « ouélo » de la montagne – a répondu Mémé, comme si elle avait eu l’intention de s’excuser. Pour elle, donner du pain, une tomate, une ou deux nèfles ou une grappe de raisin à la bonne saison est normal, mais elle n’aime pas qu’on en soit témoin. Cela la gêne. Sa générosité n’est pas une exhibition de bonnes actions. Elle n’attend rien en retour. Elle partage ce qu’elle a avec plus pauvre qu’elle, elle qui a connu le dénuement autrefois. Et elle se moque bien dans tout ça que Dieu, là-haut, la regarde et comptabilise dans la colonne des crédits sa fortune du Jugement Dernier. Mémé, elle est en paix avec sa conscience.
- Je me demande ce qu’il doit voir – remarque Tonton Fernand – avec un œil qui « fait la mata et l’autre qui tape le zalabyia », ça doit pas être très pratique !
- Qu’il est bête ! mon Dieu qu’il est bête ! – dit Mémé en retournant s’occuper de Tata Dédée.
Et moi, juché sur mon perchoir j’enregistre ces petits événements quotidiens. Je ne sais pas encore que ce sont ces détails-là, dont je suis certainement le seul dépositaire, qui vont constituer l’édifice de mon passé, demeure impérissable en moi pour toujours. Assis sur « le compteur à gaz » j’emplis ma mémoire d’images, de silhouettes, de saynètes, d’ombres, de soleils et de parfums. Je deviens, sans m’en rendre compte, une éponge à souvenirs.
Après le compteur, le jardin se partage selon la longueur en deux parts inégales. Elles sont séparées par un mur de béton de plus d’un mètre, surmonté de fils que Pépé a tendus pour la petite lessive de Mémé. La partie contre la façade commence par le portillon vert de l’entrée. C’est un passage pavé de carreaux de terre cuite dépareillés, comme on en trouve souvent dans les maisons mauresques. Je m’amuse parfois à en suivre les dessins géométriques ou les arabesques fleuries. L’autre partie, parallèle, longe en pente douce la rue Trolard. Un massif en U l’entoure. Dans le fond pousse un citronnier des quatre saisons aux branches basses chaulées de blanc pour écarter les processions de fourmis. Les fruits à la peau épaisse et grumeleuse sont légèrement sucrés. Les fleurs blanches et charnues embaument le soir quand le soleil les a chauffées toute la journée. Dans leur cœur une ronde d’étamines hirsutes tourne autour de la tigelle verte du pistil. L’escalade de l’arbre est facile et j’aime me réfugier dans les fourches pour rêver à ma guise au moment du goûter. Côté rue, la grille est obstruée par les branches d’un figuier et recouverte par le feuillage et les fleurs parfumées d’un jasmin. Installé sur le bâti du « compteur à gaz », fil et aiguille en main, je confectionne des colliers de fleurs pour les femmes de la maison. Ce jeu de patience m’enchante toujours. Et Dieu que ça sent bon !
Près du compteur, à l’ombre du jasmin pousse une grosse touffe d’anthémis. J’en effeuille souvent les marguerites pour dire à Mémé et à mes Tantes combien je les aime. Je compte aussi secrètement fleurette aux petites filles de la maternelle dont je suis amoureux, Jacqueline, blonde aux cheveux courts, et Claudine avec ses nattes brunes souvent roulées en macarons. Mais là mes secrets ont été à jamais enfouis au plus profond de moi-même. Le Polichinelle de Tata Dédée est resté muet !Contre le muret de séparation un néflier du Japon donne en mai des fruits orangés et juteux à la saveur délicatement acidulée. Sous les cieux malgaches que j’ai connus plus tard, on appelle ces fruits des bibasses. Je ne dirai jamais assez les délices de ces baies du soleil, à la peau douce et fine, à la chair fondante d’une pêche mûre. Au cœur se logent deux ou trois pépins que nous appelons noyaux tant ils sont gros. Marrons, lisses et brillants comme des yeux de nounours, ils sont sujet de jeu entre Tata Jeanine et moi. Il arrive qu’il n’y en ait qu’un seul. C’est rare, mais le découvreur devient roi comme s’il avait trouvé la fève de la galette de l’Épiphanie. S’il y en a deux, nous « faisons philippine ». Il faut, le lendemain, être le premier à crier à l’autre « Bonjour Philippine ! » pour être vainqueur. J’ai toujours gagné à ce jeu-là car Tata a le bon goût d’avoir la mémoire courte. Le néflier est pour moi un arbre curieux. Ses feuilles allongées et vert sombre, vernies sur le dessus, se duvètent de laine presque brune au-dessous. C’est le seul arbre qui fleurit lors des mois d’hiver. Il installe au bout de ses branches de petits bouquets de mariée qui embaument. En fin de compte, ou de « conte » devrai-je écrire, je ne vis pas dans le jardin de la Petite Ida dont m’a parlé Madame Ernestine, mais cela y ressemble fort.
Sur le bord du massif, contre les tuiles de soutènement, Mémé a enterré des bulbes de freesias blancs qui restent à demeure toute l’année. J’accorde à ces fleurs une place particulière dans mes souvenirs. Ce sont pour moi des fleurs de résurrection. Elles ont embaumé ma renaissance. Je me rappelle les longues semaines passées au lit pour cause de maladies – et le pluriel en dit long. Ça a été pour moi une éternité, privé que j’étais de me lever et d’aller dans le jardin. On était à la fin de l’hiver. J’avais rapporté de la classe de Madame Silvan, à la maternelle, les bénignes et inévitables maladies infantiles. J’avais enchaîné généreusement une rougeole et une varicelle carabinée qui m’a laissé quelques petites cicatrices dont j’ai tiré gloire durant quelques années. C’était mon épreuve du feu à moi, ma guerre des boutons !
Mais, surtout, je me revois me plaindre de vives douleurs dans l’oreille gauche. J’ai l’impression qu’une aiguille veut me percer le tympan et pousse sa pointe jusque dans la mâchoire. On a appelé la doctoresse, la vilaine, la méchante, celle que je déteste. Elle m’ausculte et pose sur ma poitrine et sur mon dos son oreille froide pourtant isolée par un mouchoir. Il doit y avoir du serpent en elle. Tout y est sec et froid. De son pouce peint de rouge sombre, elle tire sans ménagement mes paupières vers le bas pour examiner le blanc de l’œil. Sur son ordre je dois regarder à droite, à gauche, en haut, en bas et en face. Que cherche-t-elle avec cette gymnastique des pupilles ? Si c’est pour que je la voie mieux, c’est raté. Je la trouve moche avec ses lèvres colorées de carmin foncé. J’ai peur de cette jument de remonte à la crinière trop noire et aux sourcils charbonnés. Je me mets à pleurer.
- Qu’est-ce que c’est que ça ? Tu pleures ? Tu ne vas pas dire que je te fais mal. Un homme ça ne pleure pas, mon garçon. T’es un homme ou une femmelette ? – demande sèchement l’adjudant femelle.
Elle assujettit une lampe à son front et glisse dans mon oreille gauche le cornet glacé de son spéculum. Je hurle. Elle tranche net :
- Bon, inutile d’insister. Je ne vois rien. Si vous voulez mon avis, vous le gâtez trop, ce gosse. Il vous fait marcher. Comme il n’a pas beaucoup de fièvre, ce n’est sûrement pas grave. Tu es un bon comédien, mon garçon, et tu connais très bien ton public.
Des jours ont passé et j’ai de plus en plus mal. La nuit je me réveille en sursaut en hurlant, tant la douleur est vive. Ce n’est pas un mal constant. Cela arrive par pointes brutales. Ça dure d’interminables minutes, puis ça s’apaise doucement. Autour de moi tout le monde se fait du souci. Je me rappelle avoir demandé à Mémé :
- Je ne vais pas mourir, dis ?
- Aïe ! bourricot, tu crois qu’on meurt comme ça, toi? Et alors quoi, mon fils, qu’est-ce que je vais devenir moi, si toi tu meurs ?
Pépé prend le taureau par les cornes :
- C’est pas possible qu’il ait mal comme ça. Quand un enfant se réveille brutalement la nuit c’est parce qu’il a mal, c’est pas du caprice, comme dit l’autre badjoca. Il a vraiment mal. Jeanine, il faut l’emmener chez un spécialiste à Alger.
Tout est allé très vite et je me retrouve quelques jours plus tard sur le fauteuil d’un oto-rhino sous une lampe scialytique. Inutile de dire combien ce décor inhabituel pour moi m’impressionne. Le médecin m’examine et se tourne vers ma tante, l’air irrité.
- Pourquoi m’amenez-vous cet enfant si tard ? Une semaine de plus et c’était la mastoïdite assurée. Il aurait fallu opérer.
- Ce n’est pas notre faute docteur. Nous avons fait venir la doctoresse la semaine dernière et elle a dit que ce n’était rien. C’était un caprice du petit. Je suis venue vous voir parce qu’il a toujours mal. La nuit, il se réveille en sursaut et ça nous inquiète.
- Je ne connais pas votre médecin, mais je serais ravi qu’elle ait des caprices comme ça. Elle saurait ce qu’est la douleur. Allez bonhomme on va arranger tout ça.
- On va m’opérer ? – ai-je demandé avec toutes les catastrophes du monde dans la voix.
- Non on va faire autrement. Tu verras, bientôt tu n’auras plus mal.
En revenant en trolley à la maison j’ai pourtant toujours aussi mal mais je suis rassuré puisque j’échappe à l’opération. Je suis aussi ravi que la doctoresse ait eu son paquet. Je ne sais pas encore que le traitement va être d’une contestable douceur, mais puisque le spécialiste a dit qu’on allait faire autrement… ! On ne me dit rien. Je suis content de retrouver le grand lit de Pépé et Mémé ou je repose dans la journée. Tata est partie chez Monsieur Collomb le pharmacien. A son habitude il a glissé dans le sac des médicaments deux petites images. C’est toujours son cadeau quand j’accompagne tata Jeannette à son officine, juste en face de l’école. J’adore ces images d’Épinal publicitaires que je collectionne. Il faut par exemple y retrouver un lapin qui a échappé au chasseur et qui se cache dans le tronc d’un arbre, ou bien un bébé qu’on a enlevé à sa nourrice désespérée, les bras en l’air près du landau. Le mouflet emmailloté est abandonné dans le feuillage des arbres, ou contre la barrière d’une chaumière.. Et d’autres vignettes encore, avec d’autres devinettes. Mémé m’apporte la boîte en carton où je range mes petits trésors. Elle est illustrée d’un chromo représentant l’Angélus de Millet. Je m’amusais depuis un bon moment avec mes images, quand j’ai entendu dans la salle à manger la voix de l’infirmière, Mademoiselle Blanche. Je l’ai toujours connue vêtue de blanc comme une bonne sœur, avec un voile blanc serré autour de la tête et orné d’une croix rouge, juste au-dessus du front. Elle est grande et maigre. Elle habite un peu plus bas que chez nous. Sa maison que je ne vois pas de la rue se dissimule derrière un grand portail vert d’où débordent des gerbes de bougainvillées pourpres. Elle vit là avec sa mère, une vieille dame presque impotente. Elle vient me voir.
- Bonjour ! bonjour ! Alors tu as très mal, mon petit ?
J’acquiesce, pas très rassuré par sa présence. Je tiens par principe le corps médical à distance car on le convoque toujours pour des raisons désagréables. Il est vrai aussi qu’il est une sorte de loup-garou dont on me menace si je refuse un soin, une purge, ou un médicament, ou quand je boude devant mon assiette pleine pour un mets qui n’est pas de mon goût.
- Tu vas voir, on va bien s’occuper de toi et tu pourras vite aller jouer dehors au soleil. – déclare Mademoiselle Blanche pour me rassurer.
J’en accepte volontiers l’augure, tandis qu’elle disparaît dans la cuisine. Elle revient, bonne mine, les mains dans le dos. Tata me découvre, lève ma chemise de nuit, me met le derrière à l’air. J’ai compris. Je me mets à hurler avant que l’aiguille ne se plante dans la zone charnue. Je me raidis, serrant les fesses, contractant le muscle.
- Non, non, pas de ça. Ne serre pas les fesses tu auras encore plus mal. Ecoute-moi, ne serre pas les fesses… - elle m’administre une bonne tape et plante l’aiguille.
Pépé n’en peut plus. Il part en disant : « Je ne veux pas voir ça ! ». Il est aussi allergique que moi à la médecine. Il ne peut supporter ce qui, à ses yeux, est une torture pénible mais nécessaire, infligée à son petit-fils. L’injection terminée j’essuie ma peine dans les bras de Mémé. Ce n’est pourtant que la première piqûre d’une longue série. Durant quarante-huit heures, toutes les trois heures, j’ai eu droit à ma dose de pénicilline. Dans la journée mon bourreau est Mademoiselle Blanche, et, la nuit, c’est une autre infirmière, une dame pourtant bien douce, qui se charge des sévices. Elle a passé ainsi deux nuits à la maison, allongée sur une chaise longue. Pépé, lui, n’a pas eu le courage de supporter mes plaintes. Trop sensible, il est allé dormir chez Tata Jeannette.
J’ai une mauvaise mémoire des durées. J’ignore combien de jours s’est prolongée la convalescence. Je sais seulement que j’ai eu le droit de sortir un beau matin de début de printemps. Je m’en souviens fort bien car, peu avant, j’avais découpé des poissons pour le Premier Avril. Le soleil chaud a déjà quelque chose d’estival. Je sors et je reçois en pleine figure un souffle de senteurs. Le jasmin exhale son parfum mais, plus encore, il est concentré par la fragrance des freesias. Je descends jusqu’à eux. J’y plaque mon nez. C’est bien de là que vient le parfum capiteux de ma renaissance. Je suis ivre de vie, ivre du soleil retrouvé, ivre de mon corps délivré, léger comme une plume. Je n’analyse pas l’instant. Je le vis tout simplement, sans pensée, sans raison, seulement dans la perception voluptueuse du moment. Assis dans l’allée je me laisse faire, embrassant ma résurrection à pleines fleurs.
Comme elle ne m’entend pas, Mémé vient voir ce que je fais. Elle me trouve assis, livré aux effluves de mon bonheur tout neuf.
- Chico ? Eh ! chico, à quoi tu rêves ? A la mort de Pépète en prison ?
- Non !
D’instinct elle a compris que je suis bien. Elle sourit et rentre en chantonnant « Chi-chi », ma belle, ma tendre Tina.
Depuis ce temps les freesias restent mes fleurs de prédilection. Leur parfum est un peu l’âme de mon enfance, entêtant et prégnant., … blanches clochettes de mon passé.
Pour entrer au 4 de la rue Trolard on passe par un portillon de fer peint en vert. Je me souviens que la peinture ancienne avait la chair de poule sous l’effet d’une rouille latente. Trois ou quatre marches mènent à un passage bordé d’un banquette de béton carrelée et qui débouche à gauche sur une cour intérieure assez vaste sur laquelle donnent les appartements de Madame Bastello et de sa mère Madame Rodriguez . Des lauriers roses dans des tonneaux, des géraniums de toutes les couleurs, des pots de plantes grasses confèrent à cette cour la grâce d’un patio andalous. Au fond, le passage aboutit à l’appartement de Madame Grosrenaud auquel on accède par un petit escalier en contrebas duquel vivent dans un deux pièces Félou, le fils de Madame Bastello, et son épouse Carmen.
Un escalier prenant sur la cour fleurie conduit à l’étage. On trouve, tout de suite à main droite Madame Baufi dans un petit deux pièces et en face Monsieur et Madame Piris. Le pallier ouvre à gauche sur une coursive qui chemine le long de la façade, dessert l’appartement de Madame Borras et de sa fille Madame Thomas, tourne à l’équerre, laisse à gauche une volée de quelques marches de marbre blanc conduisant chez Madame Aleman, puis grimpe à une grande terrasse qui sert d’étendage à tout le monde. A droite du pallier, la coursive aboutit à une terrasse goudronnée qui couvre notre cuisine et ce que nous appelons la « petite pièce du fond ».
Mis à part le couple Piris, Félou et Carmen jeunes mariés à l’époque, nous sommes entourés de veuves plus ou moins âgées. Hélène Bastello vit avec sa mère. Elle n’est pas encore mariée et s’est installée comme brodeuse à domicile. Elle travaille pour des particuliers et des maisons de blanc d’Alger. L’aiguille de sa machine sème des fleurs des champs ou compose des bouquets sur des nappes ou des serviettes. Elle ajoure des draps et y incruste les chiffres des futures épousées. Plus que moi, mon frère Yves a passé de nombreuses heures auprès d’elle. Elle était tombée en admiration de ses boucles blondes et de ses yeux bleus, espérant avoir un jour un petit garçon comme lui.
Pour moi nos voisines sont toutes de vieilles dames que je salue lorsque je les rencontre mais que je connais mal en fin de compte. Madame Boras et Madame Rodriguez sont très âgées, petites, voûtées, fripées, cheveux tirés et ramassés en chignon à la manière espagnole. Elles s’expriment surtout en valencien puisque, comme Mémé, elles sont des exilées de la région d’Alicante.
Madame Baufi est un peu à part. Veuve de la Grande Guerre elle a fait des ménages toute sa vie. Elle est la discrétion faite femme, une petite souris grise trottant à petits pas. Elle est sourde comme un pot (c’est ce qu’on dit) et communique très peu, sinon par mimes et signes courants. Elle a de bonnes joues d’hamster que l’âge s’est ingénié à froisser de mille ridules en tout sens. Ses fenêtres ouvrent sur notre tonnelle et on lui réserve les grappes qui sont à sa portée. Elle ne les cueille jamais entières. Elles sont trop grosses pour son appétit d’oiseau. Elle grappille juste ce qui lui suffit et claque la langue contre son palais d’un « cloc » sonore signifiant que c’est délicieux. On ne l’entend jamais, sauf les jours de grand nettoyage où elle charrie et déplace ses meubles. De toute façon, sourde comme elle est, elle ne se rend compte de rien et pour nous ce n’est pas une grande gêne. Nous en rions plutôt. Comme elle n’a qu’une maigre retraite, elle part travailler très tôt, aux aurores, et rentre le soir vers six heures, trottinant toujours, un cabas de moleskine noire au bras. Cette grand-mère du silence ne reçoit jamais de visite. Toujours seule elle donne l’impression de s’excuser d’être là. Lorsqu’il m’arrive de la croiser dans le patio ou dans le passage, elle se contente de répondre à mon salut qu’elle n’entend sûrement pas, en caressant ma joue et en me souriant avec de petits « Hé ! hé ! ».
Aujourd’hui, quand je repense à Madame Baufi, je me demande ce que devait être sa vie de travail, sa vie de femme seule, vide de monde et vide de sons. Elle ne demandait jamais rien à personne. Elle se serait voulue transparente qu’elle n’aurait pas agi autrement. Son infirmité la coupait du monde. Elle donnait le sentiment que toute communication lui aurait demandé des efforts hors de ses capacités. Elle savait bien sûr que le voisinage était prêt à lui venir en aide en cas de pépins graves, et il semblait que cela lui suffisait. Elle n’en demandait pas plus. Qu’y avait-il derrière son regard aux paupières toujours rougies ? Qu’y avait-il dans cette tête au visage trop silencieux et au sourire un peu fatigué ? J’étais top jeune pour ces interrogations-là. Je ne pouvais que passer à côté de cette existence étrange et étrangère. Pourquoi ce petit courant d’air gris et silencieux prend-il tant d’importance dans mes souvenirs ? Est-ce l’intuition qu’une douleur muette donnait à cette vieille femme un caractère si particulier ? Mémé pourtant si ouverte aux autres la connaissait mal « sa voisine du dessus ». Elles communiquaient entre elles par des sourires, des signes de la main, des mimiques approximatives de clown qui parfois me faisaient rire. La conversation étant impossible, elles en restaient là, d’un commun accord. Et, lorsque je lui montais une coca, quelques galettes ou une petite mouna que Mémé lui réservait à Pâques, Madame Baufi me chuchotait des remerciements sans fin, comme si elle eut craint que le son même de sa voix vînt troubler son éternel silence.
Dans cet univers de vieilles femmes il y a pourtant, à l’étage, Nina. Elle est venue vivre chez sa grand-mère, Madame Thomas, lors de la dernière année de mon séjour à Saint-Eugène. Je me rappelle fort bien le jour de notre première rencontre. Nous jouions aux « pauses », mes cousines, Aline et moi. Elle est descendue avec sa grand-mère et sa sœur Jeannine, plus âgée qu’elle. Madame Thomas a invité sa petite-fille à jouer avec nous et nous a dit :
- Elle s’appelle Incarnación – qu’elle a prononcé en espagnol en zézayant le « s », la pointe de la langue entre les dents.
- Je t’appellerai Nina – ai-je alors répondu du tac au tac.
La spontanéité de ma réponse me surprend et m’étonne encore aujourd’hui. Cela m’a échappé brutalement, comme une évidence. Sans doute parce que Incarnación me paraissait trop compliqué et ne correspondait pour moi à rien de connu. C’est un peu comme le Maria Desamparados de Mémé, des noms impossibles. Dans mon oreille l’écho d’Incarnación a répondu Nina, et Nina lui est resté. Ya hasta acabat ! C’est ainsi que je l’ai toujours appelée et les autres aussi, si j’ai bonne mémoire.
Nina n’est pas compliquée. Elle doit avoir un an ou deux de plus que moi. Bonne pâte, elle est toujours d’accord pour tout et ne va jamais chercher la petite bête, comme le fait ma cousine Annie avec qui je suis toujours en rivalité pour prendre la direction des opérations. D’ailleurs, à juste titre, sa sœur lui dit souvent :
- Toi, tu veux toujours faire ta commandante !
Et comme je suis le seul garçon de la bande, c’est à moi qu’est le plus souvent dévolue l’autorité. Nina est devenue ma compagne de jeu attitrée puisqu’elle habite sur place, chez sa grand-mère. Parfois je monte chez elle et je regarde son père décorer des gargoulettes. Comme il doit conserver la porosité des parois, il tisse avec une peinture épaisse un réseau savant de traits et de filets qu’il fait ensuite sécher au soleil le long de la coursive. Jeannine, la sœur de Nina, fait aussi de jolis dessins. Elle a participé à un concours d’images publicitaires pour une marque de biscuits, je crois. Aujourd’hui je n’oserais dire si sa gouache était réellement d’une excellente facture, mais je sais que sa composition avait impressionné mes yeux d’enfant, sans doute parce que j’étais incapable d’en faire autant. Elle avait peint le chaos d’un torrent sautant de roche en roche au milieu d’arbres et de buissons fleuris et, au bas, un ballon à tranches multicolores avait été égaré, ou oublié. Les couleurs vives, fort agréablement agencées, m’avaient séduit. J’aurais aimé avoir ce talent-là. Avant que je ne me lance moi-même, pour mon seul plaisir et beaucoup plus tard dans le dessin et la gouache, j’ai toujours admiré ceux qui savaient faire apparaître sur une page blanche les contours et les couleurs de la vie. Ainsi j’ai longtemps conservé le dessin aux crayons de couleurs que m’avait donné mon cousin Francis. Il représentait un footballeur en train de shooter. Il m’en avait fait cadeau, à l’école, dans la cour de récréation. Plus âgé que moi il était déjà dans les grandes classes alors que je balbutiais mes premiers devoirs d’écolier au cours préparatoire, chez Madame Colaïori. Je ne sais plus si ce dessin était sans reproches mais ce dont je me souviens c’est qu’en ce temps-là je l’avais trouvé fort beau. Protégé par l’Angélus de Millet, il avait rejoint mes vignettes préférées dans la boîte au trésor. Il est vrai aussi que l’origine et les circonstances du cadeau lui conféraient une valeur toute particulière et justifiaient largement l’intérêt que je lui ai porté. En revanche j’avoue n’avoir jamais eu de prédilection particulière pour l’art abstrait et encore moins pour l’art conceptuel et les créations étranges qui me paraissent des escroqueries esthétiques. Cela me valut d’ailleurs l’épithète de « réac petit bourgeois » par des tenants de ce qu’on appelle par commodité l’art moderne. Je m’interroge toujours sur l’intérêt du n’importe-quoi qu’on appelle « Composition », « Structure numéro X » ou l’innommable-bien-nommée « Installation ». C’est vrai, à quoi bon donner un nom à ce qui n’est rien, à ce qui ne ressemble à rien, à une élucubration nombriliste, à un allien sorti du cerveau d’un pâle imitateur de pasticheurs géniaux comme Duchamp ou Courmes. Faire la nique aux cons prétentieux, comme Boronali voilà qui est pour me plaire. C’est valable une fois, après ce ne sont que stériles sécrétions d’impuissants… et j’aime bien cet oxymore. J’ai besoin qu’une peinture me parle, me dise une histoire, me rappelle ou me déclenche une émotion. Qu’importe la maîtrise ou la maladresse de l’exécution, je veux trouver derrière ce que je vois la main, l’œil, le cœur, l’âme d’un homme, et il y a des têtes dans lesquelles je suis heureux de ne pas être. Et si celles-ci, à leur tour, boudent aussi la mienne, je m’en soucie comme d’une guigne !
(suite une autre fois……… sur ce même blog ! A bientôt peut-être, et merci pour votre patience.)