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Chroniques d'une famille pied noir dans les années 50.

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LE BONHEUR DES JOURS - Chapitre 4

 

        Notre appartement est en équerre. Les pièces se suivent en enfilade, sans couloir de desserte. Une petite chambre où je dors aux côtés de Tata Jeanine, donne sur la rue Salvandy par une fenêtre basse. Elle est séparée de la chambre de mes grands-parents par une tenture de lourd coton bleu, ornée d’un camaïeu de grosses pivoines joufflues. Avant de m’endormir je laisse courir mon regard le long de ces fleurs épanouies enlaçant leur feuillage à des lianes de volubilis. La douceur apaisante des teintes noie lentement mon esprit, l’emporte vers un monde confus où réalité et imaginaire se fondent. Le sommeil ne m’envahit pas tout de suite. Je résiste à la somnolence en attendant l’arrivée de Tata. Elle fait sa toilette du soir. Elle installe sa mise en plis. Coquette, elle veut être « impeccable » - c’est son mot - pour le lendemain. Aucun épi, aucune mèche rebelle ne dépassera. Comme il faut souffrir pour être belle elle dort toutes les nuits avec des rouleaux durs et épineux fixés sur la tête avec des « invisibles ». Drôle de nom pour des épingles qu’on voit et qu’on doit sentir ! Elle se démaquille avec des crèmes qui sentent bon et ôte le fard de ses paupières avec de l’eau de rose. J’adore cette senteur discrète et sucrée. Tandis qu’elle achève ses derniers apprêts elle dirige à haute voix la prière du soir à laquelle Mémé et Dédée répondent. Chaque mois elles entament une neuvaine avec adresse spéciale à Notre Dame du Sacré Cœur.  On se croirait à la messe et, à force de les entendre, je sais déjà presque par cœur le Notre père et le Je vous salue Marie. C’est un peu ma berceuse qui me prépare à la nuit. Parfois je suis bien avancé sur le chemin de Morphée quand Tata arrive et c’est à demi conscient que je confie ma vie et celle de « ceux que j’aime et qui m’aiment » à la protection du « Petit Jésus ». Les autres, les méchants qui ne m’aiment pas, n’ont pas droit à cette garde divine. D’ailleurs je ne connais pas encore ce genre d’individus. J’ai vraiment beaucoup de chance et pour mon voyage nocturne j’ai dans mes bagages les baisers de toute la famille. Quand Mémé oublie mon passeport, je le réclame car, sans ce talisman, je craindrais de retrouver dans mes rêves les monstres qui hantent mon imaginaire d’enfant :

-         Mémé, tu m’as pas dit « buona nit ! ».

-         « Buona nit crésol qué la luna s’apaga ! »

        Et  j’entame  la  tournée  des  « buona  nit ! » auxquelles chacun répond, quatre messages de paix pour une heureuse nuit. Alors je peux fermer les yeux, je suis bien, je sombre. 

        La chambre de mes grands-parents est la plus grande pièce de la maison. Elle ouvre sur le jardin par une fenêtre à deux battants sous laquelle Mémé plie et  range chaque matin le fauteuil-lit où Tata Dédée passe la nuit. Dans l’angle, face à la porte ouvrant sur la salle à manger, se dresse une haute armoire à glace crêtée d’une couronne de balustres. Le lit de bois sombre à panneaux  dans le style 1900 occupe l’espace juste à droite de l’entrée de la chambre, un chevet et une commode assorties en complètent le mobilier. Nous appelons cette commode la psyché car elle est surmontée d’un miroir dont on a bloqué le système de bascule. Sur le marbre de brèche brune sont placés en vis à vis, les portraits de ma mère et de mon père que celui-ci a dessinés au crayon gras. Mémé est fière de la ressemblance, fière de ce gendre bricoleur toujours prêt à réparer un détail de traviole. Entre les portraits il y a quelques bibelots et surtout une Vierge de Lourdes en verre peint de bleu et blanc et contenant de l’eau bénite dont Mémé m’asperge parfois pour attirer sur moi la protection divine. Si le but n’est pas réellement atteint, ce qui dans son esprit est impossible, ça ne fait pas de mal de toute façon. Ça me rafraîchit toujours un peu, surtout les jours de sirocco ! 

        C’est après la messe du dimanche, où j’accompagne de temps en temps Tata Jeanine, que l’on s’approvisionne en eau bénite en plongeant la Très Sainte Vierge dans la piscine du bénitier.  On débouche le flacon « sacré » en dévissant la couronne de bakélite bleue et ce qui m’amuse ce sont les gargouillis du remplissage comme si la bonne madone nous gratifiait des pets sonores d’un transit difficile. Je sais que ces pensées iconoclastes vont  m’attirer les foudres du Petit Jésus qui, à son habitude pleurera comme chaque fois que je fais une sottise ou ai une vilaine pensée. C’est un sale cafteur, ce Petit Jésus. Il ne cesse de m’épier et rapporte tout à Mémé. Il est vrai que, lorsque je suis sur le point d’enfreindre un interdit, je regarde consciencieusement autour de moi pour m’assurer qu’il n’y a pas quelque part une œil noir qui m’espionne. J’ai longtemps gardé cette forme de culpabilité, cette crainte de faire de la peine à ma grand-mère parce que j’avais commis l’irréparable, et l’irréparable de mon enfance était pourtant bien véniel aux yeux de la loi des hommes. Cependant, encore aujourd’hui, je conserve cette retenue qui m’interdit tout dérapage dans mes rapports avec la morale et avec les autres. Je le fais sans effort, comme une seconde nature, celle qui tempère et muselle la bête humaine qui est en moi. C’est le résultat d’une éducation qui m’a tracé le droit chemin, celui que l’on voit dans une glace quand on peut sans honte se regarder en face.  En cela c’est l’exemple de Pépé qui me guide. S’il a eu à rougir dans sa vie c’est parce que le soleil a cogné trop fort sur l’un de ses chantiers, mais jamais parce qu’il a eu à se reprocher une faute de conduite. Il préfère pâtir d’un désagrément  plutôt que le faire subir à autrui. Quitte à ce qu’il en assume les éventuelles et pénibles conséquences. C’est  ce qu’il appelle « garder la tête haute ». Sans doute personne ne le remarque, qu’importe, l’œil de sa conscience est un juge intraitable. On ne peut impunément avoir en apparence une conduite d’honnête homme et être en réalité une satanée fripouille. On ne peut faire injure au crucifix accroché au-dessus du lit où sèche chaque année une branche d’olivier bénite le jour des Rameaux. De plus, à côté du Christ martyrisé, veille le portrait de mon grand-père exécuté au crayon par mon père et encadré par ses soins. Comment Pépé pourrait-il dormir en paix sous son propre regard ? Son œil est au-dessus de son lit et le surveille jusque dans son sommeil.  

        La chambre communique directement avec la salle à manger. C’est d’ailleurs la pièce d’entrée à laquelle on accède par une porte-fenêtre voilée de petits rideaux bonne-femme. Une table carrée à rallonges et à pied central, six chaises cannées aux dossiers à balustres, et un buffet Henri II à deux corps  en composent l’agencement. Malheureusement les cirons se font des festins de rois dans le bois de ces meubles. Armée d’une poire Tata a beau injecter dans les trous jus de citron, décoctions de feuilles d’artichauts, macération de tabac, les cirons s’en fichent complètement et poursuivent allègrement leurs galeries et leur bombance. De petits tas de sciure fine repoussée hors des trous attestent de leur vigueur. Tata Jeanine qui fait le grand ménage du samedi se désespère de pouvoir un jour venir à bout de ces « cochinos » comme les appelle Mémé.

        Sur un côté de la pièce, face à l’entrée, Tata a installé un cosy en acajou. Elle en a vu le modèle sur un magazine de décoration. Elle l’a fait faire sur mesures par Monsieur Picornel qui a son atelier rue des Tourelles, près du café de Tata Ballester. Tata se charge d’épousseter les biscuits et bibelots qui en ornent les niches. Je n’ai pas le droit de toucher ces objets fragiles et précieux dont certains sont des souvenirs de famille ayant appartenus à Tata Fifine, la sœur de Pépé.

        Une voûte sépare la salle à manger de la cuisine et de la pièce contiguë que nous nommons « la petite pièce du fond ». C’est là que nous prenons nos repas et où Tata Dédée passe le plus clair de son temps. La voûte a sa petite histoire dans la mémoire familiale. Durant la guerre, lors des alertes prémices de bombardements, tout le monde cherchait refuge dans les abris. La famille pouvait se rendre à celui qui était creusé sous le cimetière juif, là où vient buter la rue Salvandy, ou au bas de la rue Trolard, après les escaliers, là où est installé maintenant le marchand de poissons. Compte tenu des difficultés de transport qu’aurait occasionné le déplacement de Tata Dédée, toute la famille restait à demeure, chapelet en main et prières aux lèvres, espérant que les fureurs du ciel épargneraient la maison. Comme la voûte se trouvait percée dans un mur porteur elle était censée résister à une catastrophe éventuelle. C’était en 42 je crois que les alertes furent les plus terribles. J’ai entendu plus tard des récits qui ont frappé mon imagination d’enfant. Lors d’un bombardement les hauteurs de Notre Dame d’Afrique furent touchées. Il y eut des victimes chez les Petites Sœurs du Carmel, mais, ce qui pour moi avait été le plus horrible c’était le sort tragique d’une pauvre femme. Elle habitait le premier étage d’une petite maison qui fut touchée par une bombe. On retrouva les entrailles de la malheureuse suspendues au lustre de sa voisine du dessous. Vérité ou rumeur, je ne sais, mais j’ai eu longtemps en tête la terreur de cette vision dantesque… L’imagination enfantine ne fait pas toujours le tri entre la tragédie réelle et l’horreur des contes terrifiants.  

        La cuisine, assez étroite, est éclairée par un fenêtre haute, au dessus du potager, et donnant sur le jardin. A gauche en entrant, après les W.C., se trouve l’évier qui sert aussi de lavabo car nous n’avons pas de salle de bain.

        La « petite pièce du fond » est en fait la pièce à vivre. Nous y mangeons après avoir tiré la table rangée par commodité sous la fenêtre. Celle-ci ouvre sur le passage menant au patio et permet à Mémé de me surveiller quand je joue avec mes cousines. Une glacière et un placard mural complètent le frustre agencement de l’espace. Le mur à main gauche est occupé par la chaise longue où Tata Dédée passe ses journées étendue sur sa paillasse de crin. C’est autour d’elle que la vie s’organise car il ne vient à l’idée de personne de l’oublier là en l’abandonnant à son triste sort. D’ailleurs elle sait fort bien nous rappeler à l’ordre si nos activités nous forcent à sévir loin d’elle. Elle le fait toujours avec un humour particulier qu’elle met dans la modulation de ses « hou ! hou ! », telle une diva se chauffant la voix avant d’entrer en scène. Je l’entends encore nous interroger à la cantonade :

-         Et alors, où vous êtes ? Hou ! hou ! hou !… Qu’est-ce  que vous faîtes ? … Je suis là ! Je suis là ! Hou ! hou ! hou !

        Et Mémé lui répond sur le même ton chantant :

-         Je suis là ! Hou ! hou ! hou !… Tu veux quelque chose , ma fille ?

-         Non ! C’est pour savoir !

        Car  elle  veut  toujours  savoir  ce  que  faisons.  C’est  sa  façon  de participer à notre vie de valides, de rappeler sa présence, surtout lorsqu’elle demande avec la détermination de quelqu’un prêt à entreprendre une tâche importante :

-         Allez ! donne-moi quelque chose à faire !

        Que  peut-on  bien  lui  donner,  grand  Dieu,  à  elle si  malheureusement  maladroite  de ses pauvres mains ! Mémé trouve toujours la parade à ses requêtes. Je ne l’ai jamais entendu marquer un signe d’exaspération, signifier une impuissance à satisfaire sa fille. Elle répond toujours positivement. C’est un pull, une veste qu’il faut défaire parce que Tata Jeanine, la grande tricoteuse de la famille, n’est pas contente de son ouvrage. Ou bien il faut démonter un chandail devenu trop petit et dont on réutilisera la laine après l’avoir lavée. Alors Mémé « désosse » le vêtement et Tata Dédée n’a plus qu’à tirer le fil et en faire une pelote. Et quand la pelote échappe à ses doigts malhabiles, elle m’invite à courir derrière elle, comme un petit chat coquin. Cela devient un jeu, mais ma patience a des limites très vite atteintes. Je préfère quand nous passons le temps à jouer à la bataille. Je ne peux m’empêcher de tricher en accusant ma tante d’avoir mal vu. Et elle, par innocence ou par bienveillance, se laisse gentiment berner.

        D’autres fois c’est la boîte à chaussure des photos de famille qui occupe nos heures. Je m’amuse à lui faire reconnaître les personnages. Il y en a que je ne connais pas.

-         Ça,  c’est l’oncle Miguel, l’oncle d’Espagne avec sa femme, sa fille et son fils.

-         On a un oncle en Espagne ?

-         Demande à ta grand-mère si tu ne me crois pas.

        Et je découvre ainsi oncles,  tantes,  cousins et cousines dont j’ignore l’existence parce qu’ils sont loin de moi ou parce qu’ils ont disparu. C’est comme ça que je fais connaissance de l’oncle Miguel, le frère de Mémé. Il est resté en Espagne auprès de leur père, à la mort de leur mère. Mémé n’avait que 6 ans quand elle a rejoint un  oncle à Alger avec sa sœur Vertu que j’appelle, moi, Tata Ballester. Plus tard en 36, Miguel devait rejoindre ses sœurs en Algérie avec femme et enfants. Ils étaient sur le port de Barcelone, caisses et bagages prêts pour l’embarquement, quand le destin en a décidé autrement. La guerre d’Espagne venait d’éclater et le bateau n’est jamais parti. Mémé n’a jamais revu son frère. Il ne reste de lui que des photos. Ils n’ont pas échangé de lettres : Mémé ne sait pas écrire et Tata Jeanine qui pourrait le faire ne connaît pas l’espagnol. Miguel est mort sans revoir ses sœurs. C’est un faire-part bordé de noir qui a annoncé la triste nouvelle.

            Ce qui me reste surtout en mémoire c’est une photo, une belle photo sépia de la cousine Anita le jour de ses noces. C’est la fille de l’oncle Miguel. Le jeune couple sourit à son bonheur. On sent que le photographe a travaillé la pose : l’inclinaison des visages, les sourires étudiés, le décor flou, les jeux de la lumière. Elle, avec sa longue robe blanche et son diadème, lui avec son regard noir ses petites moustaches à la Pedro Amandariz, me font penser aux photos de cinéma, ces photos que je vais voir avec Tata Jeannette dans les vitrines des magasins et qui annoncent le prochain film du cinéma en plein air.

            Et puis il y a cette autre photo, une vrai photo d’artiste celle-là, avec dédicace, s’il vous plaît ! C’est un couple enlacé, lui, placé derrière tient la jeune femme par la taille, et elle, légèrement cambrée lance sa jambe droite en l’air donnant à sa jupe un harmonieux déploiement d’éventail. La tête renversée, elle le regarde dans les yeux comme s’ils étaient  prêts pour un fougueux baiser. Ce sont Carmen et Billy ou Willy, je ne sais plus très bien. Lui était américain et elle était une lointaine petite cousine de Mémé.  Ils se produisaient dans les cabarets. Ils avaient un numéro de danse acrobatique. Ils étaient passés à la maison lors d’un tournée en Afrique du Nord et avaient laissé en souvenir cette photo qui titillait mon imagination : il y avait des vedettes dans la famille. A propos de la cousine Carmen ( Dolly pour la scène ), le verdict de Tata Dédée a été sans appel : elle n’était pas convenable. Mémé, de son côté , a trouvé cela drôle comme on sourit de quelqu’un qui n’est pas de son monde et dont le comportement est à des années lumières du sien. Pour elle notre Carmen acrobate avait une existence de saltimbanque et elle ne lui supposait pas toutes les turpitudes que certaines imaginations fertiles en clichés malveillants pouvaient lui attribuer. 

        J’ai aussi sous les yeux Mémé et Pépé comme je ne les verrai jamais. Ils ont été ainsi, jeunes, comme mes parents, comme mes tantes et comme je le serai un jour, moi aussi.

-         Et ça, Mémé, comment c’est fait ?

-         Ça, mon fils, c’est le « Rêve », ça s’appelait comme ça.

-         C’est parce que Mémé pensait à Pépé. – a ajouté Tata Dédée.

        C’est une composition particulière,  une surimpression.   Mémé,  assise, tient  Tata Dédée bébé sur ses genoux et appuie son bras droit sur un guéridon où est posée la photo de Pépé en tenue de zouave. Le visage de mon grand-père est repris en gros plan dans le coin supérieur gauche de la photo. C’est là le fameux « Rêve » de Mémé. Elle songe à son homme parti en 14 sur le front des Dardanelles, via les froidures allemandes.

            Ce qui m’intrigue surtout ce sont les quelques clichés de « la guerre de Pépé ». Il n’aime pas en parler. Cela est pour lui un trop mauvais souvenir. Je l’ai pourtant là, sous mes yeux, souriant avec trois de ses camarades, en tenue de troufion, devant une tente au-dessus de laquelle est planté un écriteau portant la mention : « VILLA  ANDRÉE ». C’est sans doute son « Rêve » à lui, la pensée qui lui fait supporter les jours de guerre, le prénom de sa fille restée au loin avec son épouse. Ce n’est qu’à son  retour du front qu’il apprendra le drame qui a frappé ma tante et que Mémé a dû surmonter toute seule. Parti faire son devoir en laissant derrière lui une enfant radieuse, il  retrouve un bébé handicapé à son retour.

        Toutes ces photos de famille ont été pour moi un puits de rêves. Elles sont aujourd’hui la béquille de ma mémoire. Je les ai vues et revues, touchées et retouchées. J’ai demandé et redemandé les histoires qu’elles recelaient. J’ai adoré m’y noyer. J’ai restitué et reconstruit autour d’elles un monde fini que je ne connaîtrai jamais mais qui s’offrait à moi. Les visages connus et aimés retrouvaient la peau douce de leur jeunesse. Je reconnaissais des regards, des sourires, des expressions que le temps n’avait pas usés. C’est cette pérennité-là qui me faisait aimer ces photos. J’avais la preuve tangible d’un monde d’avant moi qui me rattachait à une trame, à un fil dont j’ignorais l’origine mais qui était aussi une part de moi-même. Il avait fallu toutes ces vies, tous ces sourires, toutes ces joies et certainement toutes ces peines ravalées pour arriver à moi. J’étais le dernier maillon de la chaîne, comme je le suis aujourd’hui, le dernier Mohican de la famille directe. J’aimerais que ces lignes demeurent un témoignage de ce passé et fasse revivre les êtres d’exceptionnelle tendresse qui ont mis du soleil dans le ciel azuré de mes premières années… 

            Mais, pour revenir à nos occupations quotidiennes, je ne peux taire le plaisir que je prends à aider Mémé dans les travaux du ménage. Pour moi c’est un jeu. Je deviens « un grand » en m’occupant comme les grandes personnes. On « fait la poussière avec le chiffon à poussière ». Nous utilisons pour cela des morceaux de vêtements mis au rebus ou des bouts de flanelle usée de Pépé. Nous ignorons la chamoisine comme la serpillière. Pour laver le sol Mémé utilise le « chiffon à laver le parterre » ou plus simplement « le chiffon du parterre ». Quand je «  fais la poussière » avec elle nous travaillons en équipe, elle s’occupe du haut des meubles et moi du bas. A quatre pattes j’occupe le domaine des pieds. Ce n’est pas tant cette activité peu excitante que j’aime, mais les conditions dans lesquelles nous l’exécutons. La T.S.F. nous accompagne, et pour moi tout est bonheur car nous chantons. Mémé et moi entonnons les refrains comme des fous, à tue-tête, volant la gloire des vedettes de l’époque. Nous avons notre carré de Dames Préférées : Yvette Giraud, Renée Lebas, Lucienne Delyle et Jacqueline François. Pour les accompagner nous avons notre Valet de Cœur, André Claveau et le Roi du Cœur de Mémé, Luis Mariano. Nous ne connaissons pas toutes leurs chansons par cœur, mais nous les suivons à la va comme je te pousse, en travestissant souvent les paroles ou en les fredonnant avec des lalala. Mémé est experte dans les à peu près car elle ne comprend pas toujours très bien le vocabulaire employé et elle accommode la prononciation à sa façon. Lorsque Line Renaud entonne la Madelon, Mémé ne parvient jamais à dire « Aux  Tourlouroux c’est le nom du cabaret ». J’ai longtemps dit comme elle « le Trouloulou c’est le nom du cabaret ». J’ignorais, moi aussi ce qu’est un Tourlourou. De même lorsque Tino entame «  Ma ritournelle c’est la plus belle… », Mémé et moi chantons avec lui « Marie Tonnelle c’est la plus belle, écoutez la chanter le soir… ». J’adore ces moments de duo car j’ai décidé d’être chanteur quand je serai plus grand. D’ailleurs je sais presque entièrement « Voulez-vous danser grand-mère ». C’est pour moi une fête, et encore plus lorsque nous partons Mémé et moi dans une polka ou dans les pas d’une valse maladroite. Serré contre elle, les pieds posés sur les siens je me laisse emporter par ma cavalière. Je suis le Prince avec sa Belle au Bois Dormant. Nous traversons les pièces en nous dandinant pour une matchiche avec Joséphine Baker grâce à qui Mémé retrouve ses vingt ans. Fred Astaire et Ginger Rogers ne sont pas meilleurs que nous en ces moments-là. Je vole sur les ailes de la danse en riant aux éclats, soulevé par Mémé qui conduit les pas. Avec  « La Valse atomique » nous sautons comme des fous au refrain de « Ta-Ma-Ra-Boum-Di-Hé ! ». Et la Raspa, moi j’aime ça quand nous chantons notre parodie : « Connaissez-vous Doudou, la tête pleine de poux ! ». Nous sautons face à face, mains sur les hanches en lançant alternativement nos jambes, puis nous tournons en crochetant nos coudes. Ça se termine toujours par un fou rire. Tata Dédée, clouée sur son lit d’infortune, nous invective en nous menaçant des foudres divines à cause de  nos excentricités :

-         Arrêtez ! Arrêtez la purée ! Locos ! Locos ! Qu’est-ce qui va nous arriver, mon Dieu ?

-         Et que veux-tu qui nous arrive, « chica » ? On fait rien de mal !

-         Je sais pas, mais c’est pas bon. C’est pas bien de faire ça. 

        Et,  tandis que je demande à Mémé,   « Encore ! Encore ! »,  Tata  Dédée  en Pythie tragique annonciatrice d’hypothétiques malheurs remporte la bataille. Mémé m’invite à arrêter et remet ça à une autre fois pour ne pas alarmer sa fille. Tata appréhende ces doux délires qui nous enflamment. Elle craint que cela nous porte malheur car une superstition viscérale lui fait redouter tout ce qui échappe aux normes des habitudes et des convenances.

            Moi j’ai ma petite histoire en chanson. Je me suis fabriqué une sorte de « mais ou et donc Ornicar » agençant les titres des chansons que nous suivons à la T.S.F. Il est question d’une Demoiselle Hortensia qui prend une petite diligence sur les beaux chemins de France au milieu des cerisiers roses et des pommiers blancs. Avec sa guêpière et ses longs jupons elle va retrouver son Maître Pierre, là-haut sur la colline aux oiseaux. Et, au gré des inventions du moment je brode sur cette trame des histoires à dormir debout sur lesquelles se greffent de véritables images comme si défilait en moi un film extraordinaire.

            Je me rappelle un dimanche de mars 1952. C’est au moment de mon anniversaire. Comme chaque dimanche nous écoutons sur Radio Alger l’émission des disques préférés. Les auditeurs dédient des chansons aux personnes de leur choix. Ce jour-là Tata Jeanine a monté le son du poste. Tout à coup j’entends la voix de l’animateur qui dit  : « Pour l’anniversaire de Maurice à Saint-Eugène de la part de sa marraine avec ses plus gros baisers ». Je suis surpris, j’oublie les autres dédicaces. Est-ce bien de moi que l’on parle ? Comment la radio sait-elle que c’est mon anniversaire ? Je n’imagine pas que l’on puisse lui demander quelque chose. Il y a du mystère là-dessous, un mystère que je ne comprends pas.  Pour moi c’est purement magique. Bien sûr à la maison tout le monde est au courant et attend ma réaction. On me confirme que la chanson qui va venir est bien pour moi. C’est « Le Petit Chaperon Rouge », la chanson écrite par Françoise Giroud sur une musique de Loulou Gasté et interprétée par la voix acidulée de Lisette Jambel. Je n’en ai retenu que le refrain repris par les chœurs, et je l’ai seriné toute la journée :

Tire, tire, tire la chevillet-et-te

Tire et la bobinette

Cherra !

        Je ne comprends pas ce que je dis mais je m’en fiche. Chevillette, bobinette sont simplement des mots rigolos qui n’ont pour moi aucune réalité. Quant au futur du verbe choir je suis bien loin d’en connaître le sens ! Pourtant la fameuse formule ne m’est pas étrangère. Je l’ai enregistrée lorsque Madame Ernestine m’a conté l’histoire du Petit Chaperon Rouge. C’est pour moi une sorte d’abracadabra magique, sésame du Chaperon Rouge, qui lui permet d’ouvrir la porte de sa mère-grand. En ce temps-là les mots les plus bizarres ne me surprenaient pas. Ils appartenaient à la féerie du conte, comme les aventures elles-mêmes. D’ailleurs j’ai longtemps ignoré le sens du mot chaperon car plus personne autour de moi ne portait un tel vêtement. Et puis « Le Petit Capuchon Rouge » aurait ôté toute magie à l’histoire. La trivialité du mot, sa transposition moderne aurait enlevé ce qui était pour moi un charme absolu et supplémentaire : les mots étranges dont il ne fallait pas percer le secret et qu’il fallait accepter tout de go comme éléments intrinsèques de la magique aventure. Une explication, une traduction auraient ravalé ces jolis mots à un terne quotidien. Plus tard, en comprenant mieux, j’ai malheureusement éteint la lampe d’Aladin, j’ai brisé le miroir de la méchante reine, j’ai cassé le fuseau de la princesse et, en levant le voile flou du mystère, j’ai tué une part de mon enfance. Il faut bien un jour devenir grand, mais c’est au prix de quels sacrifices ! Il y a des coffrets d’innocence qu’il ne faudrait jamais ouvrir. Nostalgie, fièvre du rappel d’une époque à jamais enfuie, irrévocablement finie, et dont la mémoire reste l’unique urne aux trésors! C’est là que je veux puiser encore et encore ces moments heureux pour que revivent ces êtres merveilleux qui ont enchanté mon enfance et me font dire que j’ai été heureux.  

            Le samedi matin c’est jour de grand nettoyage. Tata Jeanine ne va pas au bureau et elle traque avec une application jalouse les grains de poussière qui ont échappé à nos chiffons du quotidien. Le registre de notre répertoire change quelque peu. Tata est davantage portée sur les cantiques et les chants religieux qu’elle a appris petite fille à l’école de Mademoiselle Anna. C’est elle qui m’a transmis, avec Tata Dédée pour répétitrice, cette chansonnette aux paroles mièvres et lénifiantes déformées par la phonétique pied-noir :

Le Petit Jésus s’en va-t-à l’école

En portant sa croix dessur ses époles,

Quand il avé bien appris ses leçons

On lui donné des bonbons,

Une pomme douce

Pour mettre à sa bouche,

Un bouqué de fleurs

Pour mettre sur son cœur.

C’é pour vous, c’é pour moi

Que Jésus é mort,

C’é pour vous, c’é pour moi

Que Jésus é mort en croix. 

            Il y a un autre cantique que nous chantons souvent. Je l’ai entendu lors de la procession du 15 août à Notre Dame d’Afrique. La foule des fidèles déambulait autour de la basilique. Des petits garçons de mon âge, jambes nues,  étaient vêtus en Saint Jean Baptiste, une peau de mouton sur les épaules, et des fillettes déguisées en carmélites serraient contre leur poitrine un crucifix et des roses comme Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus. Les enfants de chœur, soutane rouge et surplis blanc, portaient des cierges et, du rempart de leur main,  protégeaient la flamme des atteintes du vent.  Monseigneur Leynaud Archevêque d’Alger était là, paré de dorures, attention de tous les regards à la fois curieux et recueillis. Des prêtres en surplis blancs l’entouraient comme s’ils avaient voulu protéger une idole précieuse. Moi, comme je ne voyais pas grand chose, j’avais échappé à la main de Tata Jeanine et m’étais glissé dans une faille de ce cordon de blanches dentelles. Un prêtre m’a tiré par le bras, fermement, en me faisant les gros yeux. J’ai compris qu’il me fallait retrouver la protection de Tata que je n’aurais jamais dû quitter. La foule s’est ordonnée derrière les hommes d’église qui portaient le soleil d’un énorme ostensoir d’or et la statue de la Vierge Noire. Bientôt les cantiques se sont élevés. Les femme chapeautées ou la chevelure cachée sous des mantilles ou des foulards colorés, dominaient de leurs aigus les voix graves des hommes. Je me suis aussi lancé dans le chœur, fier de connaître le refrain.

« Dieu de clémence

Dieu protecteur

Sauvez, sauvez la France,

Au nom du Sacré Cœur… »

        En fait je n’ai pas chanté, j’ai braillé à tue tête, non pour que ma voix surpasse celle des autres, mais parce que j’y mettais du cœur. J’étais heureux de chanter, pour le simple et pur bonheur de pousser la note. Et puis je m’écoutais, je voulais m’entendre et j’avais le sentiment de chanter juste. Derrière nous une dame qui tenait d’une main un mouchoir déplié sur sa tête, a houspillé  le gamin de mon âge qu’elle tirait comme si on l’avait conduit au supplice :

-         Fais donc comme le petit garçon, chante !

-         J’ai pas envie, j’aime pas cette chanson.

        Tata   s’est   retournée,   et  moi  aussi,   heureux  d’être   montré   en   exemple  et  que   ma prestation soit remarquée.

-         Je  n’ai  jamais  entendu un enfant chanter avec une telle ferveur ! –  a dit la dame.

        Toute fière, Tata lui a souri tout en poursuivant le cantique.  Moi, j’ai bien senti qu’on venait de me faire un compliment, mais je ne l’ai pas compris. La ferveur était un joli mot, bien trop savant pour moi, et j’étais heureux que l’on ait remarqué que je chantais avec. Qu’est-ce que ça pouvait bien être ? J’ai été un peu déçu de l’explication que m’a donnée Tata lors de notre retour à la maison. J’imaginais que la dame avait décelé en moi un don, le germe d’une gloire future qui ne manquerait pas d’arriver un jour. J’étais déjà un beau jeune homme plein de promesses souriant dans la lumière étudiée d’une photo Harcourt, tels ces portraits de vedettes que j’admirais et que j’avais vus dans les vitrines du Casino de l’Hôtel Aletti. Et, au lieu de ça, la dame avait seulement remarqué un zèle de foi qui n’avait pas effleuré mon esprit. J’étais contrarié d’une si insuffisante appréciation. A la fin de la procession, en reprenant le Chemin des Chèvres, j’ai continué de fredonner les cantiques et, en arrivant à la maison, je me suis mis à marquer le rythme du claquement de mes pas. J’ai entonné à pleine voix  dans un involontaire pot-pourri  les refrains que nous avions chantés quelques instants plus tôt :

«  Au ciel ! au ciel ! au ciel !

J’irai la voir un jour !

Au ciel ! au ciel !

J’irai la voir un jour !…

Chez nous soyez Reine

Nous sommes à vous

Régnez en souveraine

Chez nous, chez nous…

Tilali ! lala !…

            Chez nous, chez nous ! »           

            Chez nous !… oui, chez nous !… Nous ne pensions pas alors que, dix ans plus tard,  l’expression allait faire long feu en perdant sa douce et chaude tendresse. Pour moi l’été 52 allait déjà en sonner le glas. J’ai dû céder à mon frère Yves la place gâtée de l’enfant unique, petit dieu d’un ciel sans nuage. J’allai découvrir une terre nouvelle qui m’était étrangère bien que l’eusse déjà foulée dans ma toute petite enfance. J’en avais gardé un souvenir confus de froideur et d’isolement. En perdant Mémé d’Alger je laissais derrière moi les heures les plus câlines de mon existence. Je ne savais pas encore que l’autre grand-mère, celle que nous appelions pour signifier la différence Mémé de Beptenoud, allait rompre l’heureux charme que les bonnes fées avaient jeté sur mon berceau. Je compris plus tard que j’emportais dans mes bagages le joyau de ma mémoire, précieux trésor où je puiserais des forces dans les moments difficiles que j’allais vivre. A force d’être ressassé et convoqué dans mes heures de tristesse, mon paradis perdu fut embelli. Ces deux années d’intense félicité passées auprès de mes grands-parents maternels devinrent ma planche de salut, ma bouée qui me transportait vers mes rivages parfumés. L’enfance a cette grâce que le temps présent est à construire, qu’il est lourd des promesses du futur.  Tout est à faire. Tout est à inventer et, lorsque l’imagination a déjà sous ses pieds le terreau d’un passé magique, les fruits qu’elle produira auront d’étonnantes saveurs.

        Face au vide laissé par la terre qui s’éloigne, l’exilé involontaire a le seul secours du Souvenir. Mais il a aussi, pour son malheur, le goût amer du Regret. Qu’il est dur le temps de ce deuil !… Pour Tata Jeanine il en fut ainsi. Elle n’a jamais pu tirer le trait au bas de l’addition de son passé. Elle a toujours eu en tête son « chez nous, là-bas, en Algérie ». Oui, il est des oxymores lourds d’une incurable douleur. La collision entre ce proche et ce lointain à jamais inaccessible a été le plus grave accident de sa vie. Elle ne s’en est jamais remise. « Chez nous ! Chez nous !… » Après la Toussaint 54 ses volets commencèrent  à se fermer sur le soleil d’un bonheur que les années et les événements allaient éclipser. Les aubes douces s’achèveraient bientôt. Les jours prendraient pour Tata la tiédeur crépusculaire qui prépare la grande nuit définitive. Elle portera jusqu’au bout la suprême blessure de la terre perdue, alors que Mémé, plus réaliste ou plus optimiste, qui pourrait le dire, s’ouvrira à un  présent nouveau, comptable des douceurs du passé.

 

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