Chroniques d'une famille pied noir dans les années 50.
C’est généralement vers dix heures, dix heures et demi, que Mémé entame l’élaboration du repas. La plupart du temps c’est simplement une mise à cuire. Elle prend soin de tout préparer la veille ou dans la fraîcheur du matin, alors que je dors encore. Cela me déplaît car j’adore mettre la main à la pâte et goûter le bonheur de partager avec elle les secrets de sa mystérieuse alchimie. Elle est mon initiatrice. Je suis son disciple attentif et zélé. Selon le menu prévu nous écossons petits pois, haricots cocos, fèves et Tata Dédée nous aide de son mieux. La pauvre, elle aussi veut se rendre utile et Mémé dépose sur la couverture, devant elle, une poignée de gousses à écosser. Je sais bien que je vais devoir ramasser ensuite les graines qui ne manqueront pas d’échapper aux doigts malhabiles de ma tante. Qu’importe, c’est une sorte de jeu comme la pelote de laine récalcitrante et, tout compte fait, c’est NOTRE habitude.
Les diverses préparations ne sont pas toutes à la portée de mes compétences et je me contente de regarder les mains agiles de Mémé organiser avec précision les étapes de la fabrication. J’enregistre avec soin le déroulement des opérations et il m’arrive parfois de souligner un oubli ou une erreur. Aujourd’hui je soupçonne Mémé d’avoir parfois commis sciemment des inadvertances pour éprouver ma perspicacité.
- Aïe ! Heureusement que tu es là, mon fils ! – s’exclame-t-elle alors.
- « Qué chico, la purée de lui », il faut qu’il mette son nez partout ! Y a rien à faire ! – remarque chaque fois Tata Dédée.
Et moi, petit coq prétentieux, je dresse la crête, fier de moi.
S’il y a un plat que j’adore et qui me met par avance l’eau à la bouche c’est le « Kawa ». Pour cela Mémé utilise la marmite du couscoussier. Elle prépare d’abord une farce qu’elle façonne ensuite en boulettes. Elle mélange le plus souvent du bœuf à un reste de mouton, épaule ou gigot, qu’elle passe au hachoir. Selon la fortune des restes, elle se contenterait parfois des morceaux de mouton, mais Tata Jeanine craint le goût un peu prononcé de cette viande. Alors Mémé force sur le bœuf. Elle a toujours une attention particulière pour chacun de nous et elle fait son possible pour gâter le palais de tous.
Elle creuse un puits dans la viande hachée où elle casse des œufs, ajoute une persillade, et émiette après l’avoir bien pressé dans ses mains, le pain qui mitonne dans le lait depuis le matin. Tout l’art consiste, après avoir salé et poivré le tout, à pétrir cette farce pour que le mélange soit parfaitement homogène. Elle préfère donner consistance à cet appareil avec le pain trempé car elle prétend que la farine « plâtre les boulettes ». Et, pour vérifier l’assaisonnement, elle suce ses doigts.
- Hum ! Mlêh ! – s’écrie-t-elle en arabe en claquant sa langue au palais.
La farce terminée, elle la met dans la glacière et entreprend l’apprêt des légumes. Je la suis comme un toutou qui craindrait de perdre son maître. Dans le couscoussier où elle a fait revenir dans l’huile d’olive des rondelles d’oignons, elle verse une petite casserole d’eau salée qui chauffait déjà et chantait en fumant. Elle rince dans la passoire en aluminium à trois pieds, les pois chiches qui trempent depuis la veille dans de l’eau bicarbonatée. Mémé utilise toujours ceux que Tata Jeannette lui monte de chez Rafi. Il les vend en vrac et les empaquète dans un cornet de papier de paille marron.
- N’en mets pas trop, parce qu’après…! - déclara un jour laconiquement et pudiquement Tata Dédée qui suivait les opérations depuis la petite pièce. La pauvre ! Son éternelle position couchée rendait son intestin paresseux et le transit difficile.
- Pourquoi ma fille, t’as peur de « faire tchoufa » ? T’inquiète pas, on fera ça en famille ! -plaisanta Mémée.
- Pouh ! – s’esclaffa Tata en se pinçant préventivement le nez.
Et, en imaginant la scène des pétarades familiales, je partis d’un bon et franc fou-rire qui les contamina. Dans ces instants-là une complicité merveilleuse nous unissait, la fantaisie de Mémé et de Tata faisait un clin d’œil à mon imaginaire d’enfant…
Quand Mémé estime que les pois-chiches ont bien pris le bouillon, elle jette dans la marmite les courgettes grossièrement raclées et débitées en tronçons de trois à quatre centimètres. Elle demande toujours à Tata Jeannette préposée aux commissions, de lui choisir de petites courgettes bien tendres, des « chicotètes » comme elle dit. C’est à moi qu’est dévolue la tâche de piler dans le mortier en bois d’olivier des rondelles d’ail avec des graines de « koumoun ». Le terme de « cumin » m’était inconnu car tout le monde employait l’appellation sans doute arabe de « koumoun ». Pour moi ce mot porte en lui la chaude puissance du simoun – peut-être pour la rime – et l’arôme capiteux de toutes les épices orientales. Ce parfum est tellement associé à Mémé dans ma mémoire qu’il est ma « madeleine à moi ». Il suffit que je le sente pour que surgissent ces moments précieux de mon enfance et leur cohorte de joies simples. Je revois Tata Dédée condamnée à sa vigie dans la petite pièce du fond et tentant de deviner ce que Mémé et moi faisons dans la cuisine. Ses oreilles sont ses jambes, ses yeux, le petit furet qui se coule en catimini dans les espaces interdits à son pauvre corps déformé. Et, lorsque je lâche un « aïe ! », elle sait que le mortier vient de me pincer les cuisses.
- Regarde, le « chiquette » vient de se pincer ! « Pobrecito ! » – lance-t-elle en alarme à sa mère qui prévient mes pleurs en embrassant le bout de ses doigts et en frottant son baiser sur ma cuisse rougie. Mémé achève alors le pilage jusqu’à ce que l’ensemble devienne une pâte odorante qu’elle fait glisser délicatement dans le bouillon. Elle ajoute ensuite un sachet de Spigol, un ersatz de safran, qui colore l’eau d’un beau jaune orangé.
Tandis que la cuisine s’emplit d’un délicieux parfum qui inonde ma bouche de salive, Mémé sort la farce de la glacière et la roule en petites boulettes entre ses paumes. Hissé sur la pointe des pieds, j’ai le nez pointé au-dessus du saladier pour mieux voir et surtout mieux sentir. Je me souviens qu’une fois elle déposa d’un coup de doigt rapide sur le bout de mon nez, une trace de farce. Je m’essuyai d’un revers de main en grimaçant un « ah ! » de dégoût.
- « Qué gat curioso, mi crésol ! » - s’écria-t-elle en riant, dans le patois de son enfance.
- Qu’est-ce que t’as dit ?
- Elle dit que tu es curieux comme un chat - traduisit Tata Dédée qui n’avait rien perdu de la scène et profitait de l’occasion pour se mêler à notre jeu.
- Mais elle a dit autre chose à la fin.
- "La purée de lui!". Il veut tout savoir et rien payer ! – poursuivit Tata.
- Allez, ma fille, le taquine pas, dis-lui. – intervint Mémée
- Elle a dit que tu es « son trésor », tu parles d’un trésor !
- C’est vrai Mémé que je suis ton trésor ? - demandai-je avec ma plus fausse innocence.
Elle m’attira alors contre elle, se pencha et m’embrassa sur le front. Je lus dans ses yeux une immense tendresse et fus empli de la délicieuse sensation d’être protégé et aimé. Tata Dédée qui avait tout deviné de notre silence s’exclama :
- Je suis sûre qu’il fait son « gâtoune » maintenant !
Je me suis précipité vers elle. Je pensais qu’elle voulait me priver d’une douceur à laquelle j’avais légitimement droit.
- T’es jalouse, hein ? … et toutes deux éclatèrent de rire.
Mémé reprit le cours des opérations en secouant la tête :
- Ah ! ce petit ! ce petit ! allez, donne-moi la poêle qui est sous le potager … « crésol » !
- « Tornali » ! , et toi, tu insistes, "la purée !…"
- « Si, tu tia esta celosa », - me chuchota Mémé en m’invitant au silence, l’index droit dressé devant ses lèvres.
Alors que les légumes continuent d’embaumer l’air et chantent les ploc ! ploc ! de leur cuisson, Mémé pose la poêle sur l’autre feu et la fait chauffer à sec avant d’y jeter un petit paquet de pâtes langues d’oiseaux. Elle les remue avec une cuiller en bois et quand elle a obtenu une belle couleur dorée, elle baisse le gaz et les couvre d’eau chaude salée. Tout se met à frissonner dans la poêle et les pâtes, en gonflant, pompent l’eau peu à peu.
Dans le bouillon qui a bien réduit, elle dépose les boulettes une à une. Il faut les mettre au dernier moment car une cuisson trop longue les durcirait.
- Allez, « fil méo », on va mettre la table, Pépé ne va pas tarder à arriver.
Comme chaque jour, pour mettre le couvert, nous tirons au milieu de la pièce la table poussée contre le mur du fond. Oreilles aux aguets, j’attends le grincement du portillon vert pour me précipiter à la rencontre de Pépé qui m’enlève comme un fétu de paille et pose sur mes joues les baisers piquants de la brosse de ses moustaches.
- Oh ! tu piques !
- Je pique, mon fils ? Mais quand tu seras grand tu piqueras toi aussi.
- Dans combien de temps ?
- « Popopopo ! » mon fils, t’as bien le temps, tu sais. Viens on va voir ce que Mémé a préparé. Je suis sûr que tu le sais.
- « Un kawa ! »
Nous entrons tous les deux en nous tenant par la main. Après avoir posé son béret et la veste de son bleu sur une chaise de la salle à manger, il embrasse Mémé et Tata, se lave les mains et s’installe à sa place, en bout de table, près de la glacière. Je prends ma position entre la table et le mur.
- Tu n’as rien oublié ? – me demande Pépé en fronçant les sourcils d’un faux air de réprimande.
- Ah ! si. – et je vais vite me laver les mains. Les rappels à l’ordre se font toujours en douceur avec une fermeté souriante.
Comme à chaque repas Pépé sort son Opinel de sa poche et s’enquiert des nouvelles de notre matinée. Je m’empresse de tout conter par le menu, avec mes phrases et ma verve d’enfant, tandis qu’il hoche la tête sans dire un mot.
En ces moments-là j’avais l’impression d’être le petit roi le plus important du monde, tant mes grands-parents m’accordaient une attention amusée. Le temps du repas était la vraie rencontre quotidienne où chacun se livrait aux autres pour faire partager les petits incidents de sa journée. Les choses sérieuses d’adultes se disaient à d’autres moments, en d’autres lieux, loin de mes oreilles.
Tandis que je continue mon récit, Tata Dédée rompt ce jour-là le charme de mon règne.
- « Qué charlaor ! » Bois un peu d’eau sinon ta langue va sécher.
- Dédée, ne le taquine pas. C’est bien mon fils ! C’est bien ! – dit Pépé en prenant ma défense et en caressant ma joue.
Face à Pépé, à l’autre bout de la table, Mémé va d’une assiette à l’autre, alternant une bouchée pour Tata et une pour elle. L’infirmité rend Tata Dédée entièrement dépendante de sa mère. Elle a été ainsi, durant les quarante-deux ans de sa vie, une sorte de gros bébé à la langue bien pendue. Dans la famille et dans notre entourage, jamais personne ne la perçut comme une enfant, car ses raisonnements parfaitement adultes interdisaient une telle acception. Pour moi elle a toujours été ma tante, une tante certes toujours allongée, limitée dans ses gestes, mais elle restait « une grande personne » que je respectais comme telle. A ce titre il ne nous serait jamais venu à l’esprit, pour mes frères et moi, de l’infantiliser ou de nous moquer de sa grosse tête, de son pauvre corps boudiné. Pour nous qui l’avons toujours connue ainsi, elle était naturellement comme ça, comme d’autres ont les cheveux frisés ou les yeux verts. La réalité s’imposait d’elle-même, ne posait pas question, comme le bleu du ciel, la chaleur du siroco et la senteur sucrée du jasmin embaumant les petits matins d’été. C’est autour d’elle que notre vie s’organisait. Elle a été le ciment de la famille, la force centripète qui aspirait toutes nos activités, le point de ralliement des jours de fête. Si c’est vers elle que tout le monde venait c’est qu’il y avait aussi Mémé, la puissance tutélaire de mon enfance, celle qui a fait du noir bonheur qu’aurait pu être notre vie un éblouissant soleil qui chassait les orages de l’existence.
Bien sûr il y eut d’autres « kawa », d’autres midis heureux passés en famille. Bien sûr il y eut d’autres baisers, d’autres caresses, d’autres câlins pour effacer les misérables petits bobos de mes toutes jeunes années. Bien sûr il y eut aussi les soirs de joie quand Marraine rentrait du bureau un petit rien en cadeau dans la poche. Bien sûr il y eut ces innombrables petits trésors entassés dans la Caverne d’Ali Baba de mon enfance et qui scintilleront longtemps dans ma mémoire pour éclairer mes heures de doute, de solitude et de désenchantement.