Chroniques d'une famille pied noir dans les années 50.
Pépé est un honnête homme. Qu’on ne vienne pas mettre en doute sa probité, parce qu’alors il voit rouge. Il lui arrive très rarement de se mettre en colère mais il ne transige pas avec ce qu’il considère son honneur, c’est-à-dire sa réputation. Ce n’est pas de la fierté c’est une éthique. Si par mégarde il blesse quelqu’un, il est malheureux comme les pierres et n’aura de cesse de se faire pardonner ou excuser. Il ne supporte pas d’avoir des remords. Si je devais un jour décerner la palme du brave homme, c’est à lui que je la donnerais.
Il ne ferait pas de mal à une mouche et pourtant il les traque inlassablement avec son journal, La Dépêche Algérienne, L’Echo d’Alger ouDétective. Il apprécie particulièrement ce dernier. C’est un peu sa récréation, même si les histoires qu’on y lit ne sont pas à mettre sous tous les yeux et à farcir toutes les oreilles. Moi je ne sais pas encore lire, mais je me rends compte que les photos sépia annoncent des crimes terribles. Ce sont des portraits au regard dur, des coupables serrés entre deux gendarmes et dissimulant leur visage derrière leurs mains, des femmes échevelées affichant la détresse de leur existence ou la perversité de leurs actes, des sourires de victimes fauchées en pleine jeunesse. Pépé ne me raconte jamais ce que « dit le journal ». Ce n’est pas pour les enfants, mais moi je tisse tous les drames qui peuvent naître dans l’esprit d’un « chico » de six ans. Cette réalité-là me renvoie aux affiches du cinéma en plein air où des yeux dilatés par la peur, des bouches béantes crachant l’irrépressible cri de la douleur, des mains repoussant vainement une arme brandie par un poing anonyme préparent le spectateur aux drames haletants des films policiers. Et dans ma tête c’est cinéma permanent.
C’est bien dans Détective que Pépé a appris l’assassinat de Paulette, la fille du garde de ville de Crémieu dans l’Isère dont on a découvert le corps dans un bois. Et ça c’est du vrai de vrai puisque mes parents habitent à trois kilomètres de Crémieu. D’ailleurs maman en parle dans ses dernières lettres, et, à raison de deux par semaine nous suivons les événements grâce à notre journaliste familiale. Les gendarmes sont d’ailleurs passés au café de mes grands parents Cornier pour leur enquête. Personne ne sait rien et le crime reste un mystère. Toutes ces histoires de Détective sont bien de vraies histoires, de vraies turpitudes, de vrais égorgements, de vrais étranglements, de vrais morts avec de vrais assassins. Mais ça a tout de même l’air de ressembler terriblement aux contes de notre voisine Madame Ernestine où poignards, poisons, épées sanglantes et victimes épouvantées font la part belle du récit. Et moi, j’adore ça !
Après le déjeuner, quand il fait chaud et qu’il s’accorde un brin de répit, allongé sur sa chaise longue à l’ombre de la tonnelle pour lire les dernières nouvelles, Pépé pique du nez et on le retrouve le visage sous le journal. Mémé le laisse faire, surveillant l’heure tout en faisant la vaisselle. Durant cette petite sieste improvisée je me dois de rester silencieux. Lorsque le moment du départ a sonné c’est moi qui claironne le rassemblement avec mes hou !hou ! aigus.
Je ne me jette plus sur lui en criant comme je l’ai fait une fois. Il dormait si profondément qu’il a eu une peur terrible. Il a bondi de la chaise comme si on venait de le piquer, et il a crié si fort que je suis parti me réfugier dans le tablier de Mémé qui, depuis, m’a interdit de recommencer. Je risquerais de tuer Pépé par un choc au cœur. Lui ne m’a rien dit, mais je sais qu’il a eu un sacré « sousto ». Il a simplement déclaré :
- C’est pas sa faute, il ne savait pas le petit, il a voulu jouer ! – et il m’a serré contre lui, en posant sa joue piquante contre la mienne – C’est pas grave, mon fils ! Je crois que tu as eu aussi peur que moi, pas vrai ?
C’est vrai, j’ai eu très peur, effrayé par le cri rauque qu’il a poussé, un cri jailli du fond de sa poitrine et chargé de terreur, un cri échappé du cauchemar qu’il faisait. Il ne le sait pas, mais j’ai entendu ce qu’il a dit à mémé pour la rassurer car elle aussi a eu le cœur battant en entendant le cri de Pépé. Dans son rêve il était sous la mitraille de la guerre, sa guerre, celle dont il parle peu, celle dont il n’aime pas parler. Et c’est un de ses camarades blessé et terrorisé qui se jetait dans ses bras quand j’ai sauté sur lui. Ce réveil brutal a balayé les sombres nuages du rêve pour le ramener à une réalité heureusement plus douce. La petite bombe que j’ai été l’espace d’une seconde l’a délivré d’une vision douloureuse. Grâce à moi il a retrouvé la tiédeur des rayons du soleil tamisés par le feuillage de la treille muscate, le café qu’il déguste à petites gorgées et qu’il prend toujours très chaud avant de partir, la vie qui repart dans la rue après l’accalmie de midi, la paix de sa famille. Tous ces petits détails du quotidien lui disent que le bonheur est là, simple et tranquille, et mettent un léger sourire sur ses lèvres et de la lumière dans ses yeux. Dans ces moments-là, il ne le dit pas, mais ça se voit, Pépé est heureux. Et ce jour-là peut-être, son bonheur a été plus grand car l’enfer qu’il a vécu et dont je l’ai délivré n’était plus qu’un lointain et pénible souvenir. La tragique réalité de son passé est bien morte, définitivement enterrée et pourtant la mémoire, cruelle nature, la ressuscite parfois. La calme douceur du présent a relégué dans un temps lointain ces images terribles que le sommeil avait réinventées.
Quand je lui demande de me raconter « la guerre », Pépé fait toujours une drôle de tête. Il me dit quelque chose comme :
- Non mon fils, c’est pas des choses à raconter aux enfants. Tu sais c’est pas beau la guerre, ça ne se raconte pas, non, ça ne se raconte pas, ça !
Pépé n’a pas les mots pour la dire, cette guerre. Il ne peut mettre des phrases sur ce qu’il a vu, sur ce qu’il a fait, sur ce qu’il a vécu. Quand je lui ai demandé s’il avait tué des hommes, il m’a simplement dit « oui, je crois ! ». Il n’est pas allé plus loin. J’ai compris qu’il fallait m’arrêter là et qu’il n’en dirait pas plus. Son regard est parti vers un monde qu’il aurait voulu ne jamais connaître. Je sais qu’il a été gazé à Salonique et qu’il a encore parfois des sortes d’étouffements. Le malaise physique réactive alors une mémoire qu’il voudrait faire taire. Il garde en lui son enfer, mais jamais un quelconque récit de ce voyage aux portes de l’innommable n’a franchi les barreaux de ses lèvres. Il ne s’en est jamais délivré. Il n’a qu’un souhait, que je ne connaisse jamais cela.
En vérité je sais peu de choses sur l’aventure militaire de Pépé. Né le 27 octobre 1889 à Mustapha, il a fait partie de la classe 1910 et a été exempté des obligations militaires en 1909 et 1911 en tant que soutien de famille. Son père étant décédé, c’est lui qui avait en charge sa mère et ses deux sœurs célibataires, Joséphine et Marie dite Jeannette. Il a été reconnu bon pour le service armé par le Conseil de Révision du 5 novembre 1914 en exécution du décret de mobilisation générale du 9 septembre 1914. Il est alors parti en Allemagne savourer des douceurs hivernales, jusque là inconnues , entre le 23 novembre 1914 et le 25 février 1915. Je sais seulement qu’il a goûté là-bas aux délices des engelures. Pour se remettre il est parti en bon zouave avec les Poilus d’Orient se réchauffer au soleil des Dardanelles entre le 26 février 1915 et le 13 décembre de la même année. Au passage il a dégusté quelques bons gaz à Salonique. Après cela il est allé se refaire une santé convalescente en Allemagne jusqu’à sa démobilisation le 10 juillet 1919. Je sais aussi, mais le duplicata de son livret militaire ne le mentionne pas, qu’il a fait un court séjour à Pont de Claix, près de Grenoble, pour soigner ses poumons avant de retourner les aérer en Allemagne. Ce petit détail a priori sans importance aura pourtant un rôle non négligeable dans la rencontre de mes parents. Pour l’heure, patience, laissons faire le temps.
Si Pépé demeure discret sur sa guerre, en revanche il parle volontiers de la dernière, celle qui a conduit papa en Algérie, celle par qui je suis venu au monde d’une certaine manière. A quelque chose malheur est bon. Cette guerre-là n’a pas été sa guerre, celle de sa solitude loin des siennes, sous des horizons trop polaires à son goût. Il l’a vécue en famille, avec celles qu’il aime sa femme et ses trois filles. Il a été là pour les protéger. Sa famille est sa première richesse. Et moi, je le sais car Tata Jeanine me l’a souvent dit, je suis pour lui son vrai trésor. J’en suis terriblement fier. Pépé ne m’a jamais dit qu’il m’aimait, mais je n’en ai pas besoin. Je le lis dans ses yeux quand il me regarde. Je le vois dans son sourire de tendre félicité quand il m’observe à la dérobée. Il en est tout « babao ». Tata dit qu’il « bave devant moi ». J’ai trouvé ça curieux, mais je suis flatté et heureux d’avoir autant d’importance aux yeux de mon grand-père, d’autant que je suis paraît-il « la prunelle de ces yeux-là » !. C’est bon de se sentir aimer. Pourtant je ne l’embrasse pas beaucoup, non que je ne veuille pas, mais parce que pépé pique. En revanche c’est moi qui « l’étrenne », comme il dit, le dimanche matin après sa séance de rasage.
Le rasage de Pépé est tout un cérémonial. C’est presque religieux car l’ordre des choses est immuable. Il redresse d’abord la glace au cadre de bambou sombre, accrochée à un clou au-dessus de l’évier. Elle doit être bien droite car il la teste en lui offrant successivement ses deux joues, son menton et son cou, qu’il caresse chaque fois à rebrousse-poil du dos de ses doigts. Quand il a bien évaluer l’ampleur du chantier, il déballe les outils d’une trousse de cuir bordeaux. Il dispose sur l’égouttoir de l’évier les instruments de la grand-messe : un blaireau extrait d’un tube chromé dont il dévisse le bouchon percé comme une salière, le savon à barbe qui, à force d’être sollicité par le blaireau, finit en obus comme un gros suppositoire, et le coupe-chou dont il éprouve le fil avec le gras du pouce. Il sort alors de la trousse un vieux ceinturon dont il assujettit la boucle à la poignée de la porte des cabinets et, l’ayant bien tendu, il aiguise le rasoir sur le cuir par des allées et venues rapides de la lame. Il en vérifie l’efficacité puis roule et range la lanière de cuir. Il ôte alors son maillot de corps. Il porte toujours, été comme hiver, un tricot de coton à longues manches fermé en haut par trois boutons. Il verse dans une petite cuvette un peu d’eau chaude que Mémé lui a préparée dans un broc. Il humecte son visage en tapotant ses joues et commence à monter une chantilly de barbe de Père Noël.
Moi, j’observe en silence, nez levé comme un chien attendant le susucre inévitable. Et voilà mon pif enneigé à son tour. J’en ris tout en grimaçant et, tandis que pépé à petit gestes sûrs fauche sa barbe qui crisse sous la lame, je regarde la danse de sa « cerise ». Pépé est le seul homme au monde à avoir sous le sein gauche une petite cerise grosse comme une guigne. Cette petite excroissance de chair au nom savant de « molluscum pendulum », qui danse avec sa queue d’un bon centimètre au rythme des mouvements du rasage et des pectoraux. Pépé dit que c’est sa marque fabrique et lorsqu’il était plus jeune il avait envoyé promener son médecin qui lui avait dit :
- Baptiste, il faudra qu’un jour je t’enlève ça. Tu risques de l’accrocher et de l’infecter. Il vaut mieux ne pas garder un truc pareil.
- Ah non ! « Pour l’amour de Dieu ! ». Je l’ai toujours eu et je mourrai avec. – avait tranché pépé qui, bien que courageux, a toujours eu une sainte horreur des bistouris et des daviers.
Pépé ne manque pas d’énergie et de courage, c’est vrai. Son courage c’est savoir affronter fièrement et honnêtement les accidents de la vie. C’est le sens du devoir. Et avec Mémé il a su faire front lorsque le verdict du handicap de Tata Dédée est tombé. Mais Pépé ne supporte pas avoir mal. Il y a bien longtemps il a souffert d’un zona, des brûlures et des démangeaisons atroces à la ceinture. Rien ne le calmait. Lui d’une nature si calme, entra dans une colère noire contre cette douleur qu’il ne pouvait maîtriser. Il ne l’admettait pas et dans un accès de rage il promit d’aller se précipiter dans la mer du haut de la rambarde du Boulevard Pitolet après avoir fracassé d’un coup de tête la porte d’un placard. La douleur rendue à son comble l’avait porté à une extrémité de langage qui dépassait son jugement… et ses intentions. Tata Jeanine et maman, alors adolescentes, le suivirent en cachette tout en craignant le pire. Mais l’air de la mer et la marche eurent raison de ce qui n’était en fait qu’un coup de colère et d’exaspération... et l’espagnol a le sang chaud, dit-on !
Son ami Monsieur Vals, le dentiste, n’a pas eu plus de chance que les médecins. Pépé a toujours refusé de se faire soigner les dents. Il traite ses caries à l’ancienne, en plantant dans le trou un clou de girofle, ou en le colmatant avec un pansement de coton imbibé de créosote, qui finit par empester la chambre tout entière. Pour purifier son haleine aux relents de pharmacie, il a toujours sur lui la petite boîte ronde et jaune, fendue sur la tranche, des cachous Lajaunie. Il m’en donne à sucer parfois, mais je n’aime pas trop ce goût un peu fort. Je préfère ce que Tonton Fernand appelle les « crottes de souris », les zans un peu plus sucrés de la boîte ronde et rouge avec un dessin de coq sur le couvercle. Il agite la boîte, comme des maracas dans un rythme de samba. En revanche je lui laisse volontiers sa gourmandise qui m’a emporté la bouche la première fois que j’y ai goûté et que j’ai recrachée précipitamment : les petits cônes des pastilles Valda, petites balles vertes pour fusiller la toux. À moi, c’est la langue tout entière qu’elles m’ont explosée !
Quand Pépé estime avoir éliminé tous les piquants de sa barbe, « la figue de barbarie » est bonne pour le dégustation. Et c’est moi qui, en général, ai le privilège de la gourmandise. Pépé ôte d’un coin de serviette les restes de savon et me tend ses joues pour le baiser dominical. Nous en sommes aussi heureux l’un que l’autre. Je le laisse achever sa toilette. Mon tour viendra plus tard quand Tata ou Mémé s’occupera de moi.
Le dimanche Pépé troque son bleu de plombier pour son costume sombre à fines rayures claires. Les bretelles remplacent la flanelle qui ceint ses reins les jours de semaine. Chaque matin Mémé l’aide à installer cette bande grise longue de deux bons mètres et large d’une vingtaine de centimètres. Il ajuste une extrémité sur sa hanche gauche tandis que Mémé, à l’autre bout, tient l’étoffe tendue. Levant les bras comme un danseur parti pour un tourbillon, Pépé tourne sur lui-même et finit dans les bras de Mémé. Je me dis qu’au cinéma cela se solderait par un long baiser, mais mes grands-parents sont trop pudiques pour cette effusion-là, surtout en ma présence. Pourtant avant de partir sur ses chantiers Pépé nous embrasse toujours en déposant un baiser sur nos fronts. Généralement, surtout lorsqu’il fait beau, j’accompagne son départ jusqu’au portillon vert. Je lui fais à travers le grille « un baiser soufflé », mon tendre au revoir s’envolant sur ma paume ouverte.
Je crois que Pépé est heureux en ces moments-là. Je lis son bonheur d’être grand-père dans cet imperceptible petit sourire qu’il semble s’adresser à lui-même en hochant légèrement la tête.
Mais le dimanche c’est autre chose. Tata Jeanine me passe mes beaux habits. Je peux lui faire confiance car elle suit la mode de très près et met un point d’honneur à ce que je sois « impeccable » selon son terme favori. Je suis paré comme un prince et j’adore ça. J’aime qu’on me « fasse beau ». Et Pépé en est fier.
Quand je suis prêt nous partons tous les deux. Je lui donne la main et le regarde, là-haut, au-dessus de moi, souriant et heureux de ce moment passé entre hommes. Nous prenons le trolley au bas de la rue Trolard. Je connais le voyage par cœur. Chaque étape me rapproche de la fête : le Jardin de la Consolation et le stade Marcel Cerdan, l’hôpital Maillot où papa a été soigné pour le palu à son retour de Corse, Nelson (prononcé à la française comme « saucisson ») où j’ai vu Bambi mon premier film au cinéma Majestic, la Place du Gouvernement où nous descendons. Nous laissons la Grande Mosquée toute blanche et la statue équestre du Duc d’Aumale et prenons les arcades de la rue Bab-Azoun pour rejoindre le square Bresson. C’est notre destination où m’attendent les bourricots. Les Arabes qui conduisent les animaux nous connaissent. Parfois l’un d’eux me monte de force sur son âne, pour s’assurer la clientèle de Pépé. De vives discussions en arabe éclatent alors avec les autres âniers mécontents. Je ne comprends pas ce qui se dit et me laisse emporter par le trot cahotant de l’animal. Pépé n’aime pas que les bêtes trottent. Il craint que je ne tombe. Il préfère la marche car il peut suivre en me tenant la main. Quand je suis sur mon âne le roi n’est pas mon cousin. J’adore ça, même si le poil chaud et rêche des flancs me picote les cuisses. Et ainsi, à l’ombre des arbres du square, je déambule tel un nabab, guidant ma monture que l’ânier maîtrise, serrant fortement la main de Pépé, observant du haut de mes fières trois pommes la vie qui défile au gré de la promenade : messieurs lisant leur journal tandis que de petits cireurs s’activent sur leurs chaussures, fillettes poussant le landau de leur poupée, marchands de cacahuètes garnissant leurs cornets de papier et hélant le chaland, yaouleds proposant des moulins multicolores qu’ils font tourner à grands mouvements de bras. Je fais, sans le savoir, provision d’images, de couleurs, de souvenirs, sous l’ombre douce des bambous et des palmiers.
Les tours de square terminés, nous reprenons le chemin du retour. Comme chaque dimanche de sortie j’ai droit à MON éclair au chocolat, chez Fille ou chez Gailloud. J’aime bien le salon de thé de chez Fille, on se croirait dans un palais mauresque. Selon le temps nous nous octroyons une petite promenade en ville. Pépé va voir les affiches de l’Opéra, Place de la République, juste en face du square. Il aime beaucoup les opérettes. Avant guerre il a parfois fréquenté le Casino de la rue d’Isly. Il aimait y entendre Andrée Turcy, une chanteuse réaliste, interprète de mélos à l’instar de vedettes plus connues comme Berthe Sylva, Fréhel ou Damia. Pépé ne chante jamais. En revanche, comme Papa, il a sa petite larme quand Berthe Sylva entame à la T.S.F. Mon vieux Pataud ou Les roses blanches. Cela m’étonne toujours… un homme ça peut donc pleurer ? Alors je dois en être un déjà !!!… même sans barbe à raser.
Parfois nous traversons le square pour regarder le port du haut du Boulevard Carnot. Nous restons de longs moments à contempler les bateaux à quai, l’animation lente d’une matinée dominicale, mouvements des grues, charrettes chargées de sacs en attente devant la gare, voitures au ralenti, cris divers montant à nos pieds. Là-bas sur la gauche nos regards poussent jusqu’au marabout de l’Amirauté et aux bâtiments blancs de la Défense Mobile. De petits bateaux de pêche arrivent dans l’anse et prennent place à quai. Au-delà l’immense trait d’union de la Méditerranée, pont et gouffre à la fois me sépare d’une terre où m’attend une autre vie. C’est là-bas que sont mon père, ma mère et mon petit frère.
La gare, à nos pieds, conserve sans doute encore la mémoire de nos étreintes lorsque nous nous sommes séparés pour la première fois. Je n’avais que seize mois et ne m’en souviens pas, mais Mémé m’a souvent raconté sa peine et ses craintes. Je suis parti avec mes parents pour Sétif où Papa avait été affecté à l’automne 1946 avant sa démobilisation. Les troubles de mai 1945, les massacres d’Européens puis d’Arabes qui suivirent avaient affolé mes grands-parents quand ils apprirent que Papa devait rejoindre son corps pour assurer le maintien de l’ordre. Le calme était pourtant revenu et sur place Madame Assouline, parente de notre voisine Madame Piris, devait nous héberger le temps que nous trouvions un logement. Il y avait paraît-il le risque qu’un vent de révolte souffle encore sur des braises trop chaudes et mal éteintes. Si le voyage parut interminable pour mes parents, moi je trouvai la paix pendu au sein de ma mère qui tremblait au moindre bruit suspect. Arrivés à destination au cœur de la nuit nous avons trouvé porte close chez les Assouline qui avaient entrepris un phénoménal récital de ronflements et restèrent sourds aux coups frappés aux volets. Cette première nuit s’est achevée sur un banc public en attendant le lever du jour.
Nous n’avons passé que quelques mois à Sétif car Papa n’a pas voulu rempiler et a retrouvé la vie civile pour le bonheur de tous. Sur ce séjour qui s’écoula sans réels problèmes, j’ai appris peu choses. Je sais qu’après avoir été accueillis quelques jours dans la famille Assouline nous avons trouvé un logement dans un petit appartement situé au-dessus d’une pharmacie dont le propriétaire, le Docteur Ferhat Abbas, considéré à cette époque comme un « chien » par l’armée française, allait quelques années plus tard être un actif artisan de l’indépendance de l’Algérie. Notre petite histoire venait de croiser la Grande. Personne dans la famille n’en avait conscience à ce moment-là. Comme beaucoup nous n’étions préoccupés que par notre univers immédiat, par ce petit monde cosmopolite qui nous entourait et avec lequel nous avions établis des relations d’entente et de respect mutuels.
Cet épisode sétifien est aussi lié à une anecdote dont je n’ai aucun souvenir mais qui est restée dans la famille comme une manifestation patente de ma nature capricieuse. Maman m’en a si souvent parlé que j’ai l’impression d’avoir la scène sous les yeux. C’était le temps où je commençais à marcher seul. J’étais paraît-il assez précoce pour cela et j’avais fait mes classes dans le jardin de mes grands-parents grâce à un youpala. Sans que l’on sache exactement pourquoi je me suis retrouvé le nez parterre après une belle culbute, entravé dans le fameux « baby-joie ». De ce jour j’ai refusé de mettre pied à terre, « remontant le train d’atterrissage » selon l’expression de mon parachutiste de père quand on voulait m’y poser. A Sétif mes parents firent fi de mes caprices et décidèrent que je marcherais. Je résistais obstinément et réclamais les épaules paternelles. Il a fallu sévir et un jour, après m’avoir collé contre le tronc d’un arbre, mes parents firent mine de partir. J’ai crié, j’ai pleuré mais je refusai toujours de faire un pas. C’est alors qu’une mauresque pleine de sollicitude pour ma détresse s’est approchée de moi et, révoltée par le simulacre d’abandon, s’est mise à invectiver violemment mes parents. Les cris de cette femme voilée dans une langue que je ne comprenais pas m’effrayèrent et je me suis précipité dans les bras de ma mère. Ai-je compris ce jour-là que mes jambes pouvaient être mon salut, je l’ignore, mais depuis je m’en suis bien servi.
Sétif n’a été qu’un avant goût de la grande séparation d’avec mes grands-parents. C’est du port d’Alger si souvent observé avec Pépé lors de nos escapades dominicales, que je suis parti en 1947 avec Papa et Maman. Je ne m’en souviens pas et pourtant nous avons beaucoup pleuré. Nous avons quitté Alger pour venir en aide à mes grands-parents paternels prétendument malades. Ils ne pouvaient faire marcher seuls la petite exploitation et le bistrot qu’il avaient achetés en 1936 près de Crémieu après avoir vendu leur affaire de quincaillerie en demi-gros, Place Benoît Crépu, à Lyon. Ma mémoire a longtemps fait l’impasse sur ce moment de mon enfance en France. En effet nous disions la France en ce temps-là. L’Algérie d’alors n’était pas encore départementalisée et le mot métropole nous était inconnu. Nous venions des colonies avec toute la part de curieux et enviable mystère qui intriguait le monde paysan de Beptenoud, le hameau de Villemoirieu, dans le Nord Isère, où vivaient mes « nouveaux et inconnus grands-parents ».
En août 1948, Tata Jeanine est venue nous retrouver le temps des vacances, et le temps que je renonce à mon statut de fils unique avec l’arrivée de mon frère Yves.
Ce que je me rappelle c’est mon retour à Saint-Eugène, pour les vacances en août 1949, avec Papa, Maman et Yves qui allait avoir un an. Nous avions pris le Ville d’Alger à Marseille. Je n’avais que 4 ans passés, mais je garde de cet été-là le souvenir d’un retour à l’œuf, à ce cocon heureux dont les circonstances familiales m’avaient privé et que je sentais confusément comme le nid de mes origines, comme ma chair, comme la part délicieuse de moi que j’avais été contraint d’abandonner. Quand nous sommes repartis tous les quatre, Mémé a jeté de l’eau derrière nous pour être sûre que nous reviendrions.
Et je suis revenu l’été suivant avec Tata Jeanine, sur le Ville de Marseille cette fois. Je retrouvais ma source. Durant quelques jours j’ai ressenti le vide de l’abandon de mes parents, mais cela n’a pas duré. Je n’étais pas abandonné, j’étais rendu à ma vraie vie, à ce qui allait être durant deux années le plus grand bonheur de mon existence. Mes grands-parents, mes tantes, mes cousines, ma famille… et les bourricots du Square Bresson ont vite séché mes larmes pour mettre dans mes yeux la radieuse lumière du soleil de mon Algérie.
Inutile de dire combien Pépé était enchanté de ce retour. C’est à ce moment-là que nos escapades dominicales se sont installées.
Doux bonheur de ce passé, les mots sont nains pour te dire ! Il faudrait inventer un lexique nouveau très pur, très bleu, très doré pour être à l’exacte vérité des souvenirs que tu as gravés en moi. Comment dire ta lumière, ta chaleur et ton impalpable sérénité qui nimbent le Sacré Cœur de mon enfance. Tu es d’une autre essence que la vie commune. Tu es AUTRE. Je ne t’ai plus retrouvé dans les jours qui composèrent ma vie après toi. J’ai seulement l’immense joie d’avoir rencontré ton sourire.
La vie, dans ce qu’elle a parfois de plus terrible, recèle des moments inattendus et heureux, comme le havre providentiel pour le bateau pris dans la tempête. Sans la guerre je ne serais pas. Sans la guerre Papa et Maman ne se seraient jamais rencontrés. Il a fallu que Papa se lie d’amitié avec Jean Vergnaud, un berrichon qui avait épousé une cousine éloignée de Pépé, pour qu’il fasse la connaissance de la famille. C’est comme ça qu’il a séduit sans le vouloir son futur beau-père en lui parlant de ce Pont de Claix où celui-ci avait repris son souffle après le gazage des Dardanelles.
- Il est bien ce petit parachutiste qui est venu avec Jean. Ça m’a fait plaisir de parler de Grenoble et de Pont de Claix avec lui.
- Il donnait le bras à Odette en partant ! - a cafardé mon cousin Francis avec son innocence de gamin.
- Ah bon ? S’il a des intentions sérieuses, il faudra qu’il vienne me parler. – a conclu Pépé d’un ton sec.
Badinage et marivaudage n’étant pas le genre de la maison, la cause était entendue une fois pour toutes. Pépé était vigilant sur les fréquentations de ses filles et elles savaient qu’il était intransigeant sur le code de l’honneur. Le flirt dont le mot-même lui était inconnu, était à ses yeux une inconduite intolérable, et si le jeune homme en question n’était pas adepte de la simple bagatelle il devait avant toute chose obtenir l’assentiment du père avant de courtiser la fille. Et le petit parachutiste aux louables intentions fit sa demande en bonne et due forme, obtint l’autorisation de fréquenter la fille du plombier et l’épousa le 3 juin 1944. Il venait d’entrer dans une famille qui l’accueillit comme le fils qu’elle n’avait jamais eu. Et voilà comment neuf mois et treize jours plus tard j’ai poussé mon premier cri. Une voisine à la langue bien pendue eut beau faire le décompte des jours, le taf y était. La fille du père Grégoire n’avait pas fauté avant d’avoir l’alliance au doigt.
Ma chance, aujourd’hui, c’est d’être né sur cette terre d’Algérie. Dernier Mohican d’une lignée qui a poussé là-bas, j’ai connu un monde qui n’est plus, qui ne sera jamais plus, mais qui résiste, qui refuse de mourir et s’accroche follement à ma mémoire. Je veux qu’il vive. « Vivre », oui « VIVRE » car « revivre » laisserait supposer qu’il est mort. Il n’a jamais cessé de battre en moi. Éperdument. Rageusement. Joyeusement et douloureusement parfois. Il est toujours là, aussi vif qu’aux premiers jours. Flot de couleurs, de parfums, de saveurs, de musique et de mots, de rires et de larmes, de tendresses et d’étreintes, il submerge ma mémoire. Images de rues, passants inconnus, visages aimés, scènes volées, histoires vécues, récits entendus, vous êtes l’édifice de mon enfance bâti pierre à pierre. Vous êtes la première graine de ma vie. C’est grâce à vous que j’ai poussé et fleuri sous un éternel ciel d’été.
J’ai toujours dans les yeux la lumière pure de juillet, azur intact ardant de soleil. J’ai encore dans mon cou le souffle brûlant du siroco, pesante haleine des sables du Sahara. J’ai à jamais sur ma peau le délicieux pétillement de la crête mousseuse des vagues. Je cours à perdre haleine sur la plage des Deux Chameaux. Elle cède sous mes pieds nus, la plage des souvenirs où je quête des coquillages, des verres multicolores roulés par le ressac, des œils de Sainte-Lucie, talismans jalousement gardés, précieuses pierreries de mes trésors d’enfant. Des parfums de citronnier, de jasmin, de roses sucrées sautant le mur de Madame Breil et dégustées avec Aline et Joëlle en joyeuses dînettes pénètrent encore mes papilles gourmandes. Dans nos fantaisies nous avons écrit nos noms sur les murs de la maison avec de petits citrons verts avortés tombés du berceau de l’arbre. Nous avons dessiné nos rêves et nos folies que le soleil a noirci et que le temps a effacé. Mais ma mémoire a fixé pour toujours les moments de ces jeux éphémères.
Ô la belle, la douce insouciance de ce temps-là !