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Chroniques d'une famille pied noir dans les années 50.

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DISPARITION - Chapitre 1

 

 

            Mercredi 4 mai 1977, 6 heures 45. Ma toilette est faite. J’ai fini de déjeuner et je fais ma vaisselle, casserole, bol, couteau et petite cuillère. Je m’apprête à partir. J’ai rendez-vous à 8 heures au lycée à Villefranche. Avec Francisque, un ancien collègue de math devenu censeur, je dois accompagner en voyage scolaire une classe de seconde. La sortie est prévue depuis plus de trois semaines. Tout a été réglé : démarches administratives, autorisations de sorties signées par les parents des élèves, location d’un car. Mon pique nique est prêt, je n’ai plus qu’à rejoindre Francisque et un surveillant volontaire pour l’accompagnement. Nous devons passer une partie de la journée dans le Jura, au bord du lac de Chalain. Il ne pleut pas mais ce n’est pas le grand beau temps. Le ciel est bas et gris et il fait un peu frais pour ce matin de mai. Il me vient en mémoire un dicton que Mémé d’Alger évoquait souvent, surtout à propos des mariages : « Mois des fleurs, mois des pleurs. »

            Le téléphone sonne.

-         Allo ?

-         C’est moi.

C’est Tata Jeanine. Ce n’est pas son habitude de m’appeler, comme ça, au petit matin, avant mon départ pour le lycée. Quelque  chose de grave s’est certainement produit.

            -    Qu’est-ce qui arrive ?

-         C’est Mémé, mon fils. Elle est morte pendant la nuit.

-         Euh !… Euh !… je me débrouille avec le lycée et j’arrive au plus vite.

Je  raccroche.  La  voix  de  Tata  était  atone,  une voix  d’ailleurs.  Elle ne  pleurait pas. Elle semblait abattue par le drame qui la dépassait complètement. Elle paraissait ne pas croire à ce qui venait d’arriver. Moi non plus d’ailleurs. Je reste assis quelques minutes, le temps d’absorber la nouvelle. Je ne pleure pas. Je ne peux pas pleurer. J’ai seulement les yeux qui brûlent et une oppressante contraction au creux de l’estomac. Il faut réagir vite, répondre aux impératifs du moment. Le temps coule vite, trop vite. J’appelle le lycée. Heureusement la concierge est debout et je lui demande de transmettre en urgence l’information au censeur : je ne peux accompagner le voyage prévu à cause du décès soudain de ma grand-mère.

 

            Il est 7 heures 30 quand j’arrive au domicile de Tata et Mémé, cours d’Herbouville à Caluire et Cuire. Tata m’ouvre. Elle non plus n’ira pas travailler aujourd’hui. Elle a encore son peignoir gris et bleu passé sur une chemise de nuit rose. Son teint est pâle. Elle a sur la tête les bigoudis roulés la veille, comme tous les soirs, et avec lesquels elle dort la tête enveloppée dans un foulard noué pointe en avant. Depuis toujours elle fait comme ça. Tata Jeannette est derrière elle, un petit sourire de défense sur les lèvres, comme si elle avait honte d’exprimer une once de joie en pareilles circonstances. Je sais qu’elle ne rit pas. Ses yeux rougis disent sa peine. Je sais qu’elle est un peu perdue, comme nous. Tata Jeanine se contente de me dire dans un sanglot qui bloque sa voix :

-         T’as vu ce qui nous arrive, mon fils ?

Je ne parle pas. J’opine  du  chef  et me dirige vers la chambre. Mémé est couchée à sa place, sur le bord droit du lit qu’elle partage avec sa fille depuis la mort de Pépé. Depuis ce temps elles ont toujours vécu en symbiose parfaite, mère et fille s’épaulant l’une l’autre.

            Le visage de Mémé n’est pas encore pâle. On dirait qu’elle dort, un léger sourire de paix aux lèvres. La natte grise qu’elle tresse chaque soir souligne l’ovale du visage et repose sur sa poitrine. Elle est encore vêtue de sa chemise de finette rose à empiècement festonné. Elle est belle et sereine.   Je pose un baiser sur son front. La peau est déjà fraîche. Je caresse sa joue.  Je suis incapable de penser. Je regarde Mémé et je n’arrive pas à la croire morte. Je refuse l’impossible et pourtant évidente réalité. Je ne peux pas pleurer. Me forcer, tirer des larmes qui devraient naturellement couler en un  tel moment,…je ne peux pas. Quelque chose s’y refuse au fond de moi, et je ne veux pas tricher avec moi-même. Je ne veux pas tricher avec elle car je sais avec certitude que, là où elle est maintenant, elle connaît, elle comprend ma douleur muette. Je n’ai pas encore admis qu’elle est morte.

            Tata tire légèrement le drap.

-         Regarde, elle a fait pipi sur elle, et je ne me suis rendu compte de rien. Rendu compte de rien moi qui dormais à côté d’elle. Je n’ai rien pu faire pour la sauver. Rien pu faire. C’est pas possible, ça !

            Tata Jeannette a alors une réflexion dont l’inattendue beauté m’étonne et me trouble, douce épitaphe gravée par la douleur.

-         Elle s’est endormie et a fermé les yeux comme un petit oiseau, et maintenant elle vole là-haut. Qu’est-ce que tu veux, ma fille, elle est morte comme elle a vécu, sans faire de bruit !

Je  lui  ai  serré  très  fort  la  main.  Elle  m’a regardé  puis m’a dit avec un tremblement des

lèvres :

-         Tu  sais,  c’est  la  plus  belle  mort  qu’on  pouvait  lui  souhaiter.  Elle  nous a quittés en  dormant et maintenant elle est en paix. Pourtant hier soir on a regardé la télé, on a ri, tout allait bien, c’est pas vrai, Jeanine ?

-         Oui  Tata,  tout  allait  bien  et ce matin, quelle surprise,  quelle surprise ! Ô  ce  n’est pas vrai, dîtes-moi Notre Dame du Sacré Cœur que ce n’est pas vrai !… - et après un court silence – Tu te rends compte, je n’ai même pas pu la changer. Mon Dieu, pourquoi, pourquoi ?

-         On fera ça avec papa quand ils seront là. Allez, venez, on va au salon.

Je les ai  entraînées et elles ont obéi comme deux petites filles perdues. Nous sommes  restés silencieux jusqu’à l’arrivée de papa et maman. Les deux sœurs se sont jetées dans les bras l’une de l’autre en sanglotant. Elles sont allées dans la chambre avec papa, et je suis resté appuyé au montant de la porte. Maman a embrassé Mémé et lui a longuement caressé les joues en répétant : « Petite mère ! Petite mère !… ». Papa a déposé un baiser sur son front et il est allé à la fenêtre, regardant la rue en bas à travers le rideau. Il nous tournait le dos. Peu après je l’ai vu tirer un mouchoir de la poche de son pantalon. Il s’est alors retourné et a essuyé de grosses larmes qui roulaient sur ses joues. Il a seulement chuchoté en regardant le corps allongé de Mémé : « Maman ! », et puis il est allé s’isoler dans la cuisine. Moi, je suis allé dans le salon. Les femmes ont prié un moment au chevet de Mémé puis sont sorties de la chambre. Tata Jeanine a demandé :

-         J’ai fait du café, il est encore tout chaud, vous en voulez une tasse ?

Tout le monde a acquiescé . Nous nous sommes installés  autour  de  la  table  de  la  salle  à manger. Papa et Tata ont décidé des démarches nécessaires, appeler le médecin pour le constat du décès, passer à la mairie pour la déclaration au service d’état civil, voir avec les pompes funèbres de Caluire pour le transfert du corps jusqu’à Crémieu où la famille Réquiston que nous connaissons bien  prendra en charge tous les détails matériels des obsèques.

 

            Le lendemain, mes cours ne commencent que l’après-midi. Je suis passé le matin auprès de Mémé, mais j’ai dû attendre pour la voir. Tata tenait absolument à ce que le corps soit embaumé et le thanatopracteur officie déjà à mon arrivée. Ganté et protégé par un tablier de plastique gris, il va sans cesse de la chambre à la salle de bain avec seaux et cuvettes. Vers onze heures, juste avant mon départ, il a fini son œuvre. Mémé est allongée sur le lit tout endimanchée dans son tailleur de jersey bleu-marine. Elle est maquillée. On l’a parée pour le grand voyage, et Tata Jeanine la trouve belle ainsi. J’acquiesce pour lui faire plaisir mais au fond de moi je ne suis pas d’accord. Ce n’est pas Mémé qui est là, allongée sur le lit. Avec ses paupières bleu ciel, ses joues fardées de rose, le fond de teint qui voudrait lui redonner vie et ses lèvres peintes de pastel rouge, elle ressemble à une vieille coquette qu’elle n’a jamais été. Non ce n’est pas Mémé qui est là devant moi. On a gommé ses rides. On a souligné d’un trait gras et brun l’arc de ses sourcils. On a bourré sa bouche édentée de je ne sais quoi qui lui donne un air bouffi qui ne lui ressemble pas. Non ce n’est pas Mémé, ce n’est pas ma Mémé. Elle est maintenant déguisée pour la sarabande d’une Danse Macabre. Et elle va partir comme ça, pour toujours et je ne veux pas garder cette ridicule image d’elle. Je préfère partir. Tata me demande :

-         La mise en bière, c’est ce soir à 18 heures, tu pourras être là ?

-         Je  ne  sais pas.  Tout dépendra de la circulation.  Mais je ferai mon possible pour être ici  avant 6 heures.

-         J’espère que tu seras là,  pour un dernier adieu,  elle t’aimait beaucoup, tu sais, mon fils.

-         Je sais Tata, moi aussi je l’aimais beaucoup. Je serai là ce soir.

-         Inch Allah ! si Dieu veut !

-         Et  pourquoi  Dieu y voudrait pas ?  La purée, elle n’a jamais fait de mal à personne, « la  povre ! ». On fait pas faux bon à un mort. Aouat ! ça alors, j’aimerais bien voir que le bon Dieu il empêche son petit fils de la voir une dernière fois. Ah ! ça non, ça n’est pas possible – conclut Tata Jeannette.

            Je retourne embrasser Mémé avant de partir.

 

            Quand j’arrive le soir il est presque 18 heures. Dans le hall, sur un brancard roulant, le cercueil est posé. Mémé y repose. On a remonté jusqu’à son cou un drap mauve bordé de dentelle blanche. Je ne vois que son visage peint. Les vers d’Athalie me viennent en mémoire :

                 «  Même elle avait encore cet éclat emprunté

                     Dont elle eut soin de peindre et d’orner son visage

                     Pour réparer des ans l’irréparable outrage. ».

            Mais toi, Mémé, tu n’as pas d’outrage à réparer. Tu es belle, tu as toujours été belle, avec tes rides, avec ton unique canine que tu voilais de la main quand tu riais. Tu es belle parce qu’au fond de toi luit une lumière de paix et de tendresse. Tu as toujours eu dans les yeux la douceur des âmes simples, celles qui sont faites pour aimer, celles qui donnent sans compter, sans attendre de retour. Tu as toujours été forte pour les autres parce que la vie ne t’a jamais épargnée, et que tu connaissais le prix des douleurs. Comme les toreros de ton enfance tu as affronté vaillamment les cornes dangereuses du destin. Et, maintenant notre destin commun c’est toi. C’est ta mort qu’il va falloir accepter.

            Papa, maman, mes frères, ma belle-sœur Monique, mes tantes, nous regardons une dernière fois une Mémé de théâtre.

-         C’est bon, nous pouvons refermer ? demande l’officier de police

-         Non, encore le temps d’une petite prière, c’est possible, Monsieur?  requiert Tata Jeanine comme une dernière grâce.

-         Je vous en prie, Madame, bien sûr.

Et nous récitons un Pater et un Ave. Chacun embrasse Mémé une dernière fois. Le couvercle du cercueil qu’on visse et plombe l’efface pour toujours de nos yeux. Nous ne la verrons plus jamais et je dois virer de ma tête la vieille femme peinte qui ne lui ressemble pas. Je m’isole dans la cuisine.

 

            Les funérailles ont eu lieu le lendemain matin en l’église de Crémieu. Le cercueil a passé la nuit dans le chœur. Quand la famille se rend à la messe, c’est un petit matin frais et humide de mai qui nous accompagne. Une pluie fine et douce tombe, pleurs apaisés des anges. Je me dis que ça ressemble un peu à la vie de Mémé. C’est un peu toutes les âpretés de son existence qui lui font une dernière escorte. Elle avait pourtant asséché depuis longtemps ses anciennes larmes car ses dernières années ont été heureuses. Elle le disait, non pour s’en convaincre ou pour faire bonne figure devant son destin, mais parce qu’elle le pensait réellement. Elle a toujours fait confiance à demain. Le temps panse les plaies. Il suffit d’attendre que le soleil brille à nouveau. Elle avait foi en Dieu, non par crainte, non par superstition, mais par réelle conviction. Elle savait qu’elle ne resterait pas abandonnée au bord du chemin, et qu’elle devait, d’elle-même, poursuivre sa route en profitant des petits bonheurs de rencontre. C’est ce que j’ai compris. C’est ce qu’elle m’a légué, sans jamais me le dire. C’est ce que j’ai observé, c’est ce que j’ai vu dans ses attitudes. Cette philosophie de la vie, je l’ai faite mienne. Il faut attendre le soleil et les horribles flaques boueuses de la vie sècheront toutes seules.

            Quand nous pénétrons dans l’église, j’ai, pour la première fois une sensation de vide. Je dis vide car c’est le mot qui me semble le plus approprié. Je ne suis qu’un corps qui avance dans la nef et s’installe au premier rang avec la famille. Tata Jeanine, aussi perdue que moi est agenouillée à mes côtés. J’attends confusément quelque chose. Je ne sais quoi, mais au fond de moi j’espère un signe. Un signe d’ELLE.  Je mets ça sur le compte de mes pensées souvent fantasques et parfois incongrues. Moi qui flirte volontiers avec l’agnosticisme, j’ai l’impression de retrouver le mysticisme perdu de ma prime adolescence. Durant toute la célébration de la messe je suis en alerte, suspendu dans l’attente d’une manifestation venue d’ailleurs. C’est la première fois que je suis dans un tel état, et je ne comprends pas ce qui m’arrive. Je me dis que, comme souvent, je me fais un film, que mon imagination prend possession de la place pour balayer une inacceptable réalité. Arrive l’élévation. J’ai fini d’attendre l’improbable. Je remets les pieds sur terre. Je regarde le prêtre lever l’hostie vers le ciel, et, à ce moment précis, une rayon de soleil perce les nuages, traverse les vitraux et vient déposer sur le cercueil une caresse de lumière. Le trouble m’envahit, je ferme les yeux, Mémé est là, j’ai la conviction qu’elle vient de me faire un signe.

            Je n’ai parlé de cela à personne. Sans doute personne ne l’a remarqué. J’ai craint de passer pour un dingue, un « tonto ». Longtemps je me suis dit que ce que j’appelais « signe », était signe  parce que je l’avais voulu ainsi. Je l’avais tant attendu  qu’il était apparu à un moment particulier de la messe. Colombe envolée, l’âme de ma sainte venait de monter vers les cieux, âme de ma sainte laïque, ma sainte de chair et de sang, ma sainte tutélaire  à jamais protectrice, ma sainte des heures de peine, ma sainte des jours de joie, ma sainte des éclats de rire et des douces caresses.

            A la fin de l’office nous avons béni le cercueil. Quant j’ai saisi le goupillon j’ai compris que tout était fini. J’avais eu un dernier clin d’œil de la vie, la mort pouvait maintenant s’installer. Mes yeux se sont embués. La famille s’est placée sur le côté du porche et nous avons reçu les témoignages de sympathie des amis et des connaissances. Puis l’église s’est vidée. Mémé est partie sur les épaules des agents des pompes funèbres. Je suis resté dans les derniers et je n’ai pu retenir mes larmes. Je me suis délivré d’un poids, d’une pression trop longtemps contenue. Je ne pouvais plus rien retenir. Mon cousin Francis m’a pris dans ses bras. J’ai arrêté ce qui pouvait paraître une impudique démonstration de douleur.

            Quand nous sommes sortis de l’église, la foule attendait presque silencieuse sur la place, près de la fontaine. Le garde-champêtre réglait la circulation et maintenait tant bien que mal les piétons hors de la chaussée. J’ai regardé le Café du Dauphiné où s’est déroulée une part de mon enfance. Mémé ne l’avait pas connu. C’était un pan de ma vie sans elle, et, désormais le reste de mon existence serait sans elle. SANS ELLE ! SANS ELLE ! jusqu’à mon dernier souffle.

            Vois-tu, Mémé, jusqu’à ce jour, rien ne s’est passé sans toi. Je suis sans douleur. Je suis apaisé quand je pense à toi. Tu ne peux me quitter car j’ai souvent le sentiment de réagir spontanément comme tu l’aurais fait. Et je sais que c’est bien. Je sais que tu as encore une place sur cette terre tant que je vivrai. J’aimerais que ces lignes t’immortalisent, qu’il reste trace de toi, que tes arrière-arrière-arrière-…petits enfants sachent qui tu étais. Ta gloire n’a pas abattu de montagnes, elle n’a pas bâti d’empires, elle n’a pas conduit de peuples, elle n’a pas dompté d’éléments déchaînés. Tu nous as tout simplement aimés et tu nous as  donné ta force. Merci, mon héroïne d’amour, ma petite espagnole aux pieds nus !

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