Chroniques d'une famille pied noir dans les années 50.
Pourquoi ? Je dirai d’abord pour qui. C’est pour vous, nièces et neveux, qui n’avez pas connu ce monde à jamais disparu. Je voudrais que vous découvriez non seulement vos racines mais le terreau dans lequel elles ont puisé leurs forces. Je veux vous parler de cette autre terre, de cet autre temps, de cet autre bonheur que j’ai eu la joie de vivre. Si je ne suis pour vous qu’une branche annexe, qu’un rameau sans fruits, je veux que vous sachiez que je suis une sève violente et impétueuse qui remonte des profondes entrailles du passé pour que renaissent encore d’éclatantes fleurs. Ces fleurs-là sont les rires, les larmes, les souffrances et les joies de ceux et de celles sans qui vous ne seriez pas. Aujourd’hui poussière, ils sont sans voix. Je suis leur mémoire, je suis leur dernier souffle, je suis leur ultime trace avant que l’oubli me gomme de ce monde. Je n’ai que des mots pour dire ce qu’ils furent, mais je ne veux pas convoquer des ombres, j’aimerais dresser devant vous des êtres de chair et de sang, des êtres vivants comme ils le sont encore dans ma mémoire. Ce n’est pas un passé que je restitue c’est un présent continué, un présent qui ne m’a jamais quitté, un présent qui m’a toujours donné la force de vivre, un présent qui va se dérouler devant vos yeux. Dans nos veines coule le sang de ceux que vous allez rencontrer et c’est donc une part de vous-mêmes que je veux vous révéler. Je reste un des derniers témoins de cette vie et de cette terre puisque je suis le seul à y avoir vu le jour. C’est pour cela que je veux crier contre l’oubli avant que la dernière pelletée de terre ne ferme ma bouche.
Ce n’est pas la nostalgie, cette douleur d’un passé perdu, qui m’anime. Non c’est autre chose. Je n’ai aucun regret. Pleurer ou gémir sur ce qui n’est plus est pure vacuité de l’esprit. Je sais cette illusion. Je me sens chargé d’un incommensurable bonheur que le temps n’a pu gâter. Je ne suis pas le personnage principal des lignes que vous allez lire. Comme le metteur en scène compose le story-board de son film et voit le monde par l’œil de sa caméra je veux projeter sur l’imaginaire de votre écran des acteurs en marche. J’espère rendre à travers leur jeu la force de leurs émotions, la musique de leur voix, l’éclat de leur regard. Je ne suis que la pellicule sur laquelle s’est imprimée leur existence. Je veux qu’ils naissent devant vous. Je dis bien « naître » et non « renaître » car ma mémoire a gommé leur mort et leur donne le jour pour l’éternité.
Vous allez découvrir la vie de notre famille au début des années 50, juste avant ce que l’on a appelé communément et pudiquement « les événements d’Algérie ». Mais c’est un champ plus large que je veux vous montrer. A travers notre famille pied-noir c’est la vie de « là-bas » comme la désignait si souvent Tata Jeanine, que je veux faire revivre. Nous n’avions rien d’extraordinaire, comme le plupart de nos voisins, de nos connaissances. Pour notre part nous vivions en harmonie avec toutes les communautés de Saint-Eugène, sans doute grâce à celle que nous appelions « Mémé d’Alger ». Elle faisait fi des origines et prenait les êtres pour ce qu’ils étaient et pour ce qu’ils avaient de meilleur. Notre univers était celui des petites gens sans autre histoire que celle de notre quotidien assumé la tête haute, sans rien devoir à personne. C’est le chemin tout droit de l’honnête homme, celui de Pépé, que je vous invite à suivre. C’est dans la sérénité de la bonne conscience que mon petit bonheur d’enfant s’est épanoui. J’ai tenté de rappeler ce qui était encore tout vif en ma mémoire, des anecdotes, des observations, des remarques, des mots imprimés en moi parce qu’ils m’ont frappé, surpris, étonné sans que je sache toujours leur portée, leur signification, leur secret parfois. Aujourd’hui toutes ces impressions, ces sensations restituées prennent une autre dimension. En levant le voile du temps une autre résonance apparaît. C’est pour cela que vous trouverez des dialogues dans l’esprit du temps. Entendez chanter notre accent, la couleur de nos expressions, le charme de notre « pataouète ». Ce n’est pas encore une langue morte puisqu’elle surgit au détour de mes phrases et dans les propos de ceux qui parlent de nouveau sous ma dictée. Ne vous contentez pas de les lire entendez-les chanter, souffrir, aimer et rire dans les pages qui vont suivre.
Certes, aujourd’hui, le théâtre est encore en place mais le décor a sans aucun doute changé, inéluctable évolution de la modernité et d’une culture nouvelle. La pièce est jouée. D’autres drames, comiques ou tragiques, ont été donnés. Au détour d’une rue, au fond du jardin entrevu dans la coulisse d’une porte ouverte, derrière un mur blanc que submerge la pourpre d’un bougainvillée, sous l’ombre d’un figuier, dans l’éclat cuivré des rayons de juillet, peut-être reste-t-il encore un peu de mes images du temps passé. Mais mes acteurs chéris ont quitté la scène. Ils sont partis pour la lointaine tournée dont on ne revient pas. Le bruit de leurs pas, l’accent de leurs voix, résonnent-ils encore dans quelque mémoire ? Y a-t-il encore là-bas une oreille attentive qui recueille dans le grand orchestre du passé les musiques de ma rue ? Quelle narine va encore s’enivrer des senteurs des fleurs de mon enfance ? Où es-tu mon citronnier ? Et toi mon jasmin qui vas-tu parfumer au petit matin de printemps ? Et toi terre pétrie de mes petites mains, quel empire nouveau fais-tu jaillir de tes rêves ? Laissez-moi encore mordre dans la chair sucrée des nèfles du jardin. Laissez ma langue fondre de plaisir sous le soleil muscat des raisins de la treille. Je veux encore savourer par mes mots le goût salé de la mer, le miel des zalabias, et piquer mes papilles à toutes les épices de l’orient. Puissent les pages qui suivent restituer tout cela !
Puissent-elles aussi ouvrir les portes de la mémoire de tous ceux que l’exil a conduit loin de mon doux rivage. J’aimerais tellement que, le temps d’une lecture, le soleil radieux du passé restitué sèche la pluie de leurs larmes, comme s’apaise avec les années la douleur laissée par un amour disparu. Je crois que « Mémé d’Alger » aurait jeté cette bouteille à la mer, espérant que toute colère et toute haine soient abolies.