Chroniques d'une famille pied noir dans les années 50.
Madame Ernestine est une curieuse vieille dame. On la croirait venue d’une autre époque et d’un autre monde. On la dit baronne, mais ce devait être dans une autre vie car elle est plutôt du genre à vivre chichement. Ce n’est pas qu’elle soit pingre, mais elle ne roule pas sur l’or. Sa situation du moment paraît relever d’un revers de fortune. C’est du moins l’impression qu’un œil objectif peut tirer d’une rapide observation de son train de vie.
J’ai toujours entendu dire, et elle ne l’a jamais démenti, qu’elle est de petite noblesse et que sa famille a quitté son Alsace originelle pour venir s’installer dans le Constantinois bien avant la guerre de 70. Elle a épousé un homme de son rang, baron si les bruits courant sont exacts, et porte un nom à particule dont elle ne tire aucun avantage. Elle a eu la vie d’une jeune femme aisée, habituée à être servie, entourée de serviteurs indigènes, coutumière d’une existence sans souci sinon savoir quel cheval il lui faudrait choisir pour parcourir le vaste domaine familial. Évidemment elle monte en amazone, bien que son intrépidité de petite fille l’ait parfois conduite à monter à cru, comme un homme, mais en cachette. En tout cas c’est ce qu’elle me raconte quand elle s’épanche sur son passé. Tout cela m’embarque très loin, au temps de sa jeunesse qui remonte à coup sûr au Moyen-Âge. Elle prend une voix de conteuse et parle d’elle-même comme s’il s’agissait d’un personnage de légende. Elle trafique allègrement la vérité car elle sait que je bois ses paroles. Elle a sur moi l’empire d’une vieille Shéhérazade. J’ai trop de mal à démêler le vrai du faux et je prends pour argent comptant tout ce qu’elle me dit. C’est tellement mieux comme ça. Tant pis si la vérité est gentiment écornée par ses délicieux mensonges de vieille dame !
Elle me confie avoir été une petite fille fort hardie, qui n’hésitait pas à enfreindre les interdits et à se lancer dans des expériences périlleuses. Cette femme romanesque a vécu, entre autres aventures curieuses, un épisode qui fascine mon imagination d’enfant. Elle me raconte qu’un jour, alors qu’elle n’était encore qu’une enfant, elle eut un accident d’escarpolette. Un lambeau de chair fut arraché sous son bras. Elle le déposa dans une boîte en bois et l’enfouit sous l’arbre où pendait la balançoire. La vieille dame que j’ai devant moi a donc déjà un morceau d’elle-même enterré quelque part. Moi je vois une véritable escalope débitée dans le gras du triceps. C’est littéralement extra-or-di-nai-re et je lui accorde toute mon admiration d’autant qu’elle prétend n’avoir versé aucune larme. Je ne connais personne qui ait déjà fait don d’une partie de son corps à la vermine sarcophage et qui, de plus, a fait lui-même la répétition de ses propres obsèques. J’en ai moi-même mal sous le bras, du moins j’en ressens la frissonnante douloureuse sensation, par empathie sans doute.
En fait Madame Ernestine est ma récréation des jours de pluie qui me confinent à l’intérieur de la maison. Elle s’associe volontiers aux parties de pigeon-vole que je fais avec Mémé et Tata Jeannette, mais elle en a vite assez et ne tarde pas à me proposer une histoire. Je m’assois à ses pieds, sur un petit banc, et je la regarde. Elle est là-haut, au-dessus de moi, l’index levé accompagnant les temps forts de son récit et captant mon attention. Je suis figé, nez en l’air, buvant les paroles de cette longue et mince vieille dame à la voix ensorceleuse. Car elle sait ménager les effets du charme et du mystère, prenant la voix rauque d’un méchant ogre, le souffle caverneux d’un loup terrible, le timbre ricanant d’une horrible mégère ou le doux chuchotement d’une bonne fée. Je sursaute lorsqu’elle jette vers moi les griffes crochues d’une cruelle sorcière qui tente de m’étrangler. Je frémis lorsque devenue ogresse elle se lève d’un bon pour me saisir. Je pousse des cris d’effroi, mais j’adore ça. Tata Dédée, elle, n’apprécie pas trop ces mises en scènes théâtrales qu’elle juge exagérées et qu’elle commente ensuite à mi-voix alors que Madame Ernestine a déjà rejoint ses pénates.
- T’as entendu ce qu’elle a raconté au petit ? – demande-elle à Mémé – « Mare de Deo ! Esta loca la ouéla ! »… Oui, ma parole, elle est folle par moment !
- Mais c’est des histoires, ma fille, et le « chico », il est tout « babao » devant elle ! Pas vrai mon fils ?
- Tu crois que ça existe, Mémé, tout ce qu’elle dit ?
- Peut-être, mon fils, qui sait !
Mémé ne tue pas le charme envoûtant du mystère. Elle me laisse toujours le cadeau du doute. Elle se refuse à répondre aux interrogations qui m’habitent quand je louvoie sur la fragile frontière entre le réel et les possibles infinis du conte. Sans doute n’a-t-elle aucune explication et ne veut-elle pas s’embarquer vers les contrées douteuses des justifications « à la zdague ».
C’est grâce à Madame Ernestine que je suis entré très tôt dans le monde des Contes de Perrault, de Madame Leprince de Beaumont, de Madame d’Aulnoy, des Mille et Une Nuits, d’Andersen, de la Comtesse de Ségur et des légendes des provinces de France… sans compter l’univers souvent obscur des histoires qu’elle s’ingéniait à inventer pour moi seul.
Je revois au dessus de ma tête son visage sec et ridé, ses paupières rougies par une éternelle irritation que Tata Jeanine soigne en lui mettant chaque jour les gouttes d’un collyre spécial. Je revois là-haut ses yeux au bleu délavé toujours embués de larmes qu’elle éponge d’une pochette de dentelle. Je revois le fard rouge qui pose sur ses pommettes une touche de vie, sa bouche pincée pour maîtriser un dentier facétieux prêt à prendre la poudre d’escampette, le léger duvet qui ourle ses lèvres minces et dont elle confie aux soins de Tata l’ombre disgracieuse. Je revois la couronne de ses cheveux blancs immaculés, serrés en petit chignon au sommet du crâne comme les élégantes de la Belle Époque. J’ai encore en mémoire les fanons de son cou qui lui donnent des airs de vieux dindon quand elle secoue la tête et qu’elle retient par un collier de chien de velours noir où elle épingle parfois un camée au délicat visage. Je sens encore lorsqu’elle caresse mes joues la peau sèche et froide de ses longues mains fines que Tata manucure les samedis après-midi. Ses doigts noueux aux ongles parfaits et brillant d’un discret vernis nacré, s’ornent de bagues, navette de rubis sertie de brillants, marquise d’opale oblongue qu’elle porte à l’index droit, perle fine montée sur griffes d’or. Je suis émerveillé par ses autres bijoux changés chaque jour pour le plaisir de la variété et non de l’épate, broche ronde de grenats, double rang de perles, pendants d’oreille de brillants, Louis couronné d’un filigrane d’or, semaine d’or clinquante au bras et autres babioles raffinées de moindre valeur mais de bel effet. C’est ce qui lui reste d’une fortune passée qu’elle a sauvée des malheurs d’une vie dont elle parle à mots couverts sans que personne sache réellement de quoi il s’agit. C’est là sa part de mystère qui impose le respect à tout le voisinage. D’ailleurs elle a fière allure dans ses robes surannées des années 30, faites sur mesure, et pour une silhouette qu’elle a su conserver. L’âge, lequel exactement je ne saurai dire, l’a un peu voûtée, et l’arthrose d’une hanche la fait claudiquer un peu. Le toc-toc de sa canne sur les carreaux du passage nous annonce chaque jour son arrivée. Elle vient passer toutes les après-midi à la maison pour tromper sa solitude et en profiter pour prendre le « kawa » qu’on ne manque pas de lui servir. Le calme et la discrétion de Mémé lui conviennent. Quand elle entre, elle avise une chaise où s’installer et accroche sa canne au dossier par la dragonne. Elle en possède deux en bois rouge sombre. L’une a un pommeau d’argent ciselé d’arabesques, l’autre une tête grimaçante de magot chinois en ivoire.
Mais c’est quand elle est bien installée, qu’elle a siroté avec gourmandise son café bien sucré, qu’une sorte de paix a pris possession de toute la maison, qu’elle devient ma voix du mystère. J’ai longtemps gardé en mémoire les images et les scènes qu’elle dresse devant mon imagination avide de frissons terribles et de douceurs ineffables. Là-haut, au dessus de ma tête, elle déverse des flots de perles, de pierreries, de fleurs capiteuses, de trésors indicibles ou crache des monceaux de crapauds verruqueux, des convulsions de reptiles visqueux, des contorsions de bêtes horribles, comme les deux filles des Fées. Sa bouche se dilate dans un horrible rictus alors qu’elle devient la terrible reine-ogresse prête a se repaître du cœur du petit Jour et de la petite Aurore. Je tremble et jubile à la fois quand ses longs bras maigres miment le trépas de cette reine plongée dans une cuve où grouillent araignées, serpents, anguilles, et lézards froids crêtés d’épines. Je me laisse prendre aux caresses de ses mains dans mes cheveux quand elle devient la pauvre et douce mère du bon petit Henri. J’ai froid avec la Petite fille aux allumettes. Le bon génie d’Aladin me confère des pouvoirs extraordinaires que je réinvestis dans mes jeux. Quand je suis perché sur mon citronnier je suis prêt à m’envoler sur les traces de Sindbad. Et, là-bas sur une plage abandonné je sauve mon Vendredi d’un atroce festin cannibalesque. Madame Ernestine - c’est comme ça qu’elle aimerait que je l’appelle, mais Mémé trouve cela inconvenant – Madame Ernestine est ma sirène dont la voix ensorcelante m’emporte vers des aventures que je réinvente et reconstruis à ma façon. Je ne sais pas encore lire mais je sais déjà que je trouverai dans les livres les moissons fécondes dont elle a semé les graines. Sur les pages blanches les mots, noires processions de fourmis, me sont encore inconnus. J’aime étaler sur le lit de Pépé et Mémé mes Petits Livres d’Or, mes Albums Roses, mes livres à systèmes en relief ou animés. Leurs illustrations m’enchantent et m’invitent à des dérives dont je suis le seul héros. Quelques titres me restent en mémoire : Pierrot et ses avions, La savane de Fatou, Le bal des chats, Cendrillon, Bambi. La Belle au Bois dormant, Le train et le tortillard, L’histoire de l’Enfant Jésus et Sambo le petit noir si gourmand de crêpes tigrées.
Parfois Madame Ernestine m’emmène chez elle quand elle nous quitte vers cinq ou six heures de l’après-midi. C’est là, un jour que nous étions seuls, que nous avons scellé notre secret.
- Tu veux bien me faire plaisir ?
- Oui.
- Ce sera un secret entre nous. Personne ne doit le savoir.
La proposition me surprend. Détenir un secret est un gage d’importance dans les contes de la vieille dame. Je ne sais si je dois accepter ou craindre une telle responsabilité.
- Plus personne ne m’appelle par mon petit nom, alors, quand nous sommes tous les deux, tu veux bien m’appeler Madame Ernestine ?
- Oui !
C’était donc ça le secret ! Je suis un peu déçu. J’attendais plus de magie. Je ne savais pas, à ce moment-là, que ma conteuse préférée m’offrait un véritable cadeau de grand-mère. Elle m’ouvrait une porte de son cœur, mais j’étais trop jeune pour comprendre que la clé qu’elle venait de déposer entre mes mains avait été forgée par l’amour. Elle avait eu la délicate discrétion de ne pas insister et s’était contentée d’un sourire embué de larmes quand je lui avais donné mon accord. J’avais tout simplement mis le voile de son regard sur le compte de son habituelle irritation.
Il est vrai que je suis ses prunelles et c’est pour cela que je suis auprès d’elle. Comme elle voit mal je suis chargé de lui préparer des aiguillées de fil pour sa couture. Les chas sont trop petits et les fils trop gros pour ses pauvres yeux. Elle ouvre une travailleuse au bois fatigué où elle conserve un fouillis de fils de diverses couleurs, de cotons à repriser ou à broder, de bouts de laines, et des morceaux d’étoffes où elle a piqué en vrac passe-laine, aiguilles de divers calibres et épingles de nourrice. Je dois puiser dans ce fatras les fils de sa convenance selon les travaux qu’elle a projetés. Dans une corbeille d’osier dort un canevas sur lequel elle use ses yeux et ses heures de solitude. Elle l’entreprend souvent mais n’en vient pas à bout. Est-elle la Pénélope de cet Ulysse dont elle m’a conté quelques aventures et qui défait sans cesse le travail de sa journée ? Il faut dire que Madame Ernestine n’est pas très regardante - et c’est le mot juste - sur le tracé des couleurs de son canevas car elle brode allègrement hors des limites colorées. Elle dépasse les contours plus que je ne le fais sur mes albums de coloriage. Cela n’a pas l’air de la gêner outre mesure :
- Tire les fils des endroits où j’ai dépassé. Comme ça je reprendrai l’ouvrage plus correctement. Je ne distingue pas toujours les limites et j’ai l’impression que l’aiguille n’en fait qu’à sa tête.
Ça c’est sûr, l’aiguille est capricieuse, car c’est souvent tout de travers. Je m’échine à retirer les fils aventuriers avec un gros passe-laine car je risquerais d’endommager son coton à broder en utilisant ses petits ciseaux. De toute façon ça n’aurait pas grande importance car l’ouvrage traîne en longueur et elle ne se rend pas compte des « éfilochades » de son coton. C’est ainsi qu’elle appelle les petites barbules qui entourent les fils légèrement usés par un réemploi constant. En fin de compte je crois que son canevas est un tue l’ennui. Je marque de loin en loin avec des épingles de nourrice les limites des couleurs pour conjurer les divagations de ses aiguilles. C’est le plus souvent en pure perte, car les fois suivantes il me faut recommencer, souvent aux mêmes endroits, à croire qu’en bonne Pénélope elle le fait exprès.
Son Ulysse c’est son fils unique, qu’une Circée qu’elle n’apprécie guère tient éloigné d’elle. C’est une belle jeune femme très brune que j’ai aperçue une ou deux fois et avec qui il a eu un fils. Ce garçon a à peu près mon âge. Les rares fois où il est venu partager nos jeux, je me suis rendu compte qu’il y a peu d’atomes crochus entre nous. Il a toujours gobé les oursins avant que les autres les aient pêchés. Devant nous il fait le fanfaron. Monsieur « Moi-j’ai-moi-je-suis » m’exaspère. Sa prétendue supériorité m’agace et je confesse volontiers que je n’aime pas avoir le mauvais rôle de sous-fifre. J’ai mes ergots de jeune coq, moi aussi, et Pépé me dit que j’ai raison de ne pas me laisser faire !
Madame Ernestine, elle, adore son fils et, lorsqu’elle nous en parle on sent qu’elle en est fière. Elle en « a plein la bouche » comme dit Tonton Fernand. Cela se comprend. Cette femme souffre de SA solitude et les visites trop rares de son fils doivent lui laisser comme un arrière goût d’abandon. Elle en rend sa belle-fille responsable. Mémé la laisse dire, ne commentant jamais ses propos, tentant seulement d’adoucir une peine pas toujours voilée mais presque toujours vite réprimée par fierté. Pour ce qui est du quotidien nous sommes à vrai dire sa seule famille et j’ai la chance d’être un peu le petit-fils attentif à qui elle se plaît à conter des histoires de bonne grand-mère.
Pourtant elle a un autre petit-fils, beaucoup plus âgé. Il est déjà homme fait alors que son frère et moi ne sommes que des mouflets. Elle a veillé à son éducation et une étroite affection lie la grand-mère et le petit-fils. Lorsqu’il lui rend visite il ne manque pas de venir embrasser Mémé et Tata Dédée. C’est un grand garçon moustachu à la voix douce dont Mémé me donne en exemple la courtoisie. Il a fait de bonnes études, au Petit Séminaire, si j’ai bonne mémoire. Il va être ingénieur. Je ne sais dans quelle branche, mais je m’en soucie comme de mon premier rot. Madame Ernestine lui voit un brillant avenir. Toutes les grands-mères ont pour leur Rodrigue de petit-fils, les yeux d’une Chimène… et c’est aussi vrai pour la mienne, mais je ne suis pas encore assez grand pour m’en apercevoir. Elle m’aime, je l’aime et ça nous suffit. Inutile de se poser des questions quand tout est délicieusement lisse. Je suis heureux et je crois que c’est naturel. Je suis heureux parce que je me suis toujours désaltéré à la source du bonheur. Je suis heureux parce que ma vie est un conte, le conte d’un Prince que tout le monde fait ROI. Mais cette histoire-là, Madame Ernestine ne me l’a pas racontée. Cette histoire est en train de s’écrire et la méchante Reine-Mère qui vit en France, « de l’autre côté de l’eau », est encore trop loin de moi pour faire ombrage aux joies de ma vie. Laissons cela. Je ne veux pas amonceler de gris nuages sur mon ciel de pur azur. Je reste ivre à jamais du soleil de là-bas et de sa cohorte de parfums, de couleurs, de saveurs, de clameurs et de vagues écumantes venant caresser mes pieds. Je ne sais pas que je suis en train de vivre les plus belles heures de mon existence.
Mais j’apprends. J’apprends et je prends la vie autour de moi, curieux de tout, même de ce qui ne me regarde pas comme le fait remarquer Tata Dédée :
- Pince ton nez et bouche tes oreilles – me dit-elle un jour.
- Et pourquoi ?
- Pour que les vilaines choses n’entrent pas.
- Quelles vilaines choses ?
- Celles que les petits enfants ne doivent pas savoir.
Et je m’escrime en grimaces et contorsions grotesques pour pincer mon nez et boucher mes oreilles en même temps. Je le fais plus par goût des singeries que par obéissance, et, bon public, Tata rit de mes facéties. Mais je refuse de capituler, de baisser pavillon. Je n’admets pas qu’on puisse me cacher des « CHOSES ». Je ne comprends pas qu’on puisse m’écarter d’un monde où les autres auraient libre accès. Je me sens rejeté, exclu, banni, abandonné. Je dois en avoir le cœur net :
- Et d’abord, c’est quoi les choses que je dois pas savoir ?
- Celles des grandes personnes… Trop petit, trop petit le « chico » ! – et, pour me taquiner elle frappe maladroitement dans ses mains et chantonnant ti, lali lala.
- D’abord c’est des « tchaleffes » ! Tu dis ça pour m’embêter. Hein ! Mémé c’est des « tchaleffes », tout ça !
- Oui mon fils !… et toi arrête de le faire maronner !
Elle fait mine de gronder Tata Dédée en lui faisant les gros yeux. Leur complicité les fait rire. Mémé trouve un dérivatif :
- Allez, mon fils, apprends-moi à écrire.
Depuis peu je vais à l’école. J’apprends à écrire et à déchiffrer quelques lettres. Mémé, elle, n’est jamais allée à l’école. Son oncle lui avait appris à lire et à compter lorsqu’elle était petite fille et venait de débarquer de son Espagne natale. D’ailleurs je suis toujours intrigué lorsque je la vois, lunettes arrimées au bout du nez, en train de remuer les lèvres et de chuchoter les faits divers qu’elle déchiffre dans le journal. J’ai l’impression qu’elle fait une prière. Elle ne sait pas écrire et elle l’avoue sans honte mais avec beaucoup de regret.
- Ne fais pas comme moi, mon fils. J’ai toujours été « bova » pour l’écriture. C’est important de savoir écrire, tu sais !… On écrit tous les deux ?
Nous nous installons sur la table de la pièce-du-fond. J’ai mon cahier à grosses lignes et ouverture rose que Tata Jeanine m’acheté chez Madame Bonin. Mémé en a détaché au milieu deux feuilles pour elle. Crispés sur nos crayons, langues pendantes des potaches appliqués, nous faisons tous deux nos lignes de barres. Je jette de temps en temps un coup d’œil sur le travail de Mémé. Elle se débrouille mieux que moi. Ses barres sont plus droites, plus régulières. Je dois corriger à la gomme les têtes qui dépassent et éliminer les fins de lignes où mes verticales se couchent en paresseuses obliques. La deuxième ligne est meilleure et je propose de passer au « i ».
- Tu vas voir c’est facile. Regarde : je monte, je descends, je tourne et je mets un point. Je monte, je descends, je tourne et je mets un point.
Et, tous deux, à voix basse, nous répétons consciencieusement les consignes de Madame Silvan, ma maîtresse. Nous montons, nous descendons, nous tournons et nous mettons un point.
- J’ai fini la ligne avant toi ! – je triomphe
- Fais voir…Aïe ! « Chico ! » T’y as fini mais tu dépasses les lignes, c’est pas du jeu, ça !
- Fais voir, toi.
Elle s’est appliquée. Elle a respecté le fin réglage bleu. Elle n’est pas encore au bout de sa ligne, mais elle a fait mieux que moi. Je ne veux pas être en reste. Je gomme tout et recommence.
Après le « i » c’est le tour du « t ». Nous disons « te » et non pas « té ». Je suis encore en maternelle et Mémé dira toujours « te ».
Je me rappelle un jour, beaucoup plus tard, à la fin des années 60. La famille avait, comme beaucoup de pieds noirs, quitté l’Algérie. Tata Jeanine avait suivi son entreprise et trouvé du travail à Paris. Après le décès de Tonton Fernand, elle était installée avec Mémé et Tata Jeannette en banlieue, à Saint-Ouen-l’Aumône, près de Pontoise. Ce devait être le temps des grandes vacances, début juillet. Mon frère Yves et moi étions montés auprès d’elles pour faire des travaux de peinture et de tapisserie dans leur appartement. Le facteur sonna à la porte. Il avait un mandat pour Mémé qu’elle devait signer. J’ai vu passer dans ses yeux la panique de l’acte impossible. Mémé avait vieilli. Elle n’était plus la grand-mère de l’enfance à qui j’apprenais à écrire. Elle avait tout oublié.
- Signe, toi ! – me dit-elle
Je pris le mandat des mains du facteur et m’apprêtai à signer.
- Vous n’êtes pas Madame Grégori ? – me demanda ce dernier qui avait, à l’évidence, bonne vue et grande perspicacité.
- Je signe pour ma grand-mère.
- Non, c’est elle qui doit signer. Si elle est là, c’est elle qui doit signer. Vous n’avez pas de procuration ?
Je compris qu’on ne tirerait rien de mieux d’un fonctionnaire zélé et borné et j’entraînai Mémé dans la cuisine pour l’aider à signer. Elle écrivit « Vve », abréviation de « Veuve » et resta bloquée.
- Et après ? – me demanda-t-elle en jetant un coup d’œil inquiet vers le couloir pour vérifier que le facteur ne venait pas se repaître de son malaise. Elle l’entendit proposer
- Si vous ne savez pas écrire, c’est pas grave, faîtes une croix.
Elle a été piquée au vif, elle ne lui ferait pas le plaisir d’une croix. Je dus épeler son nom pour lui venir en aide, mais j’avais oublié nos devoirs d’autrefois. J’épelai Gé – Ère – É – Gé … Mémé restait le stylo en l’air, affolée par mon hébreux. Je dus reprendre : Gue-Re-É-Gue-O-Re-I et, docilement, toute tremblante et essoufflée elle obéissait à ma voix. Quand elle eut fini elle traça sous son nom un trait victorieux et rapporta l’imprimé au facteur.
- Voilà !
Il vérifia et compta les billets de la petite pension. Mémé les empocha et ferma la porte. Tata Jeannette se contenta de dire pour résumer la situation et lui mettre un pont final :
- Qué burro, el tio ! (Quel âne, ce type)
Cela se passait de commentaire.
En ce temps-là mon enfance était déjà loin. Madame Ernestine était morte depuis longtemps, ensevelie dans cette terre où un lambeau de sa chair l’avait précédée. Elle repose dans le cimetière de Saint-Eugène là où sont restés Tata Fifine, la Petite Mémée, Pépé et Tata Dédée et d’autres défunts de la famille. Elle conte maintenant aux anges de fabuleuses légendes, près de la tombe où l’on avait enterré Ranavalona III, la Reine malgache morte en exil, avant que ses cendres ne soient rapatriées en sa terre natale, peu avant la seconde guerre mondiale. Faut-il voir là un clin d’œil du destin puisque, prenant le relais de Madame Ernestine, je suis allé à mon tour raconter aux petits malgaches ses merveilleuses histoires. Mais c’était beaucoup plus tard.