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Chroniques d'une famille pied noir dans les années 50.

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MA RUE - Chapitre 7

 

            La rue m’a toujours été interdite. Je suis trop « petit » pour m’y aventurer seul. Pourtant, si j’avais la permission de m’y promener sans une main secourable je resterais bien sagement sur les trottoirs. Je ne me risquerais pas hors des sentiers battus habituellement avec Tata Jeannette. D’ailleurs je ne sais comment je pourrais lui échapper quand nous sortons ensemble tant elle serre ma main, comme si on devait m’enlever à chaque coin de rue. Elle a peut-être les mêmes craintes que Tata Dédée qui s’inquiète lorsque je reste trop longtemps dans le jardin et qu’aucun bruit ne trahit ma présence. Je l’entends dire à Mémé :

-         On  l’entend  pas,  « le chiquette », « à savoir » si on nous l’a pas enlevé ? Va voir, va voir, on sait jamais ! Pour l’amour de Dieu !

Et  moi  je  me  cache tandis que Mémé entre dans mon jeu et fait mine de me chercher dans des coins improbables. Je jaillis infailliblement de ma cachette, heureux de l’avoir bernée. Généralement je reprends ma position d’observation, juché sur le compteur du gaz ou sur mon citronnier.

            La rue est là, de l’autre côté de la grille, fascinante et défendue. Elle est sans cesse animée bien que peu de voitures y passent. Heureusement d’ailleurs car les petits « yaouleds » qui dévalent la pente depuis le haut de la rue de la Carrière sur leurs « voiturettes », risqueraient de graves vols planés au carrefour de la rue Salvandy. Leur véhicule de fortune est bricolé par les plus âgés. C’est une simple planche à laquelle ont été fixés des roulements à billes en guise de roues, celles de l’avant assujetties à un essieu mobile commandé par des ficelles pour assurer la direction. Une planchette installée sur le côté sert de frein quand on la tire. Généralement les descentes se soldent par la culbute du passager tandis que le véhicule achève sa course contre un mur. Les genoux écorchés n’empêchent pas les rires. Je devrais prendre de la graine de ces garçons durs au mal. Quand il y a une course entre deux « bolides », une horde hurlante et courante de gamins pieds nus et déguenillés les accompagne. Ils sont simplement heureux et libres. Tout à leur jeu, ils m’ignorent et moi j’envie leur hardiesse que je n’ai pas.

            D’autres fois je les vois guider avec une badine un cerceau sans doute trouvé dans une décharge. C’est un cercle de tonneau, une jante ou un pneu de bicyclette usé qui, emporté par la vitesse, échappe à leur contrôle. Leurs pieds nus continuent de claquer sur l’asphalte, au bas de la côte. Ces volées de moineaux piailleurs échappent à ma vue mais j’entends encore pendant quelques instants leurs cris et leurs jurons. 

            C’est vrai qu’ils ont le verbe rude et je suppose qu’il en est de même quand ils s’expriment en arabe bien que je ne les comprenne pas. Ce sont des nuées de guêpes qui  harcèlent les mendiants et particulièrement celui que Mémé appelle « el Loco ». Le pauvre homme les chasse avec les moulinets de son bâton qu’ils esquivent par jeu. Je ne sais si c’est par solidarité enfantine ou par la crainte que m’inspire le Fou, mais j’approuve au fond de moi les misères qu’il endure. Je me cache derrière le muret de l’entrée quand je le vois arriver. Pieds nus, sale, vêtu de lambeaux de tissus disparates, j’ai l’impression qu’il héberge un peuple cosmopolite de vermines. Dans les mèches collées de sa chevelure terreuse les poux font la fête. Il les écrase entre ses ongles et jubile d’un éclat de rire guttural, ouvrant le four noir de sa bouche édentée. Il sautille alors en tournant sur lui-même sur une jambe. Il a l’air très heureux mais cette joie m’effraie. On dit que ce sont les bombardements de la guerre qui lui ont tourné l’esprit et l’ont rendu maboul. On ne lui connaît pas de famille. Il fait de temps en temps des séjours chez Roubi, à l’asile d’aliénés, d’où il ressort tondu et décrassé. Il n’est pas dangereux et vit la plupart du temps de la charité des gens. Il s’exprime dans un curieux mélange de français, d’arabe et d’espagnol. De toute façon il parle peu et crie ou grommèle le plus souvent. Il s’adresse dans son jargon aux inconnus de l’air qu’il apostrophe le menton pointé vers le ciel. D’un air bravache il tend vers eux un doigt de défi qui devrait les foudroyer, mais sa colère s’épuise dans un rire terrible et inhumain. Parfois il entreprend une valse, au milieu du carrefour. Il sourit tendrement à sa cavalière invisible. Il ferme les yeux comme pour mieux savourer l’ivresse de l’instant. Il pose sur les lèvres de l’inconnue un baiser sonore et la serre contre sa poitrine. Et, comme il n’étreint que le vide, il chasse son fantôme d’un geste brusque et pousse un affreux et long hurlement de désespoir. Je me suis moqué de cette fantaisie, jeu incongru d’un adulte pour mes yeux d’enfant. Mémé m’a vite repris :

-         Pobrecito !  il  doit  être  heureux  comme  ça !  Faut  pas te  moquer !  C’est pas sa faute, tu sais.

            Madame Ernestine, m’a expliqué que dans les contes arabes, le fou passe pour un sage, un élu de Dieu qui professe des vérités qui dérangent. Sa parole est respectée car il puise sa science dans un domaine interdit aux autres hommes. Il sait ce que nous ne savons pas et connaît les mystérieux secrets de la vie et du monde. C’est pour cela qu’il parle parfois une langue étrange. Notre vieille voisine a beau dire, j’ai beaucoup de mal à considérer « el Loco » comme un messager du ciel. La foudre l’a sûrement catapulté sur terre un jour de délire divin. Et le pauvre en est resté frappé pour toujours !

            Tout un petit monde de mendiants passe devant les grilles du jardin. Je me sais protégé par elles, mais tout de même, j’ai toujours un mouvement de recul lorsqu’ils s’approchent. Ils ne me feront aucun mal, mais leur dénuement, leurs infirmités, leurs guenilles, leurs visages salis par la peine et la poussière, leur voix tordue par les larmes ravalées, leurs plaintes forçant la compassion devraient me toucher. Ce peuple de miséreux que la maladie ou la nature a pétri et pétrifié en grotesques aux corps difformes me fait peur. Borgnes, aveugles, bossus, boiteux, goitreux, manchots et pieds bots sont comme ces êtres nocturnes qui hantent les terribles contrées des contes de Madame Ernestine. Instinctivement je les repousse hors de mon univers. Ils ne peuvent en être tant je les trouve étrangers à une humanité familière. Lorsque j’ai préparé ma communion privée j’ai appris que ces accidentés de la vie sont pourtant des doubles fraternels. Je dois aussi considérer comme mes pareils ces petits « yaouleds » dépenaillés qui tentent d’entrer dans l’église en chahutant et en criant et que les bonnes dames repoussent vivement avec des paroles de remontrance. Oui, j’ai beaucoup de mal à me situer entre une conduite édifiante et bienveillante que l’on m’invite à suivre et la vigueur réprobatrice de ces dames peu charitables. Je découvre que les mots et les actes sont bien contradictoires. De son côté Mémé a toujours la main tendue de l’autre côté de la grille pour un morceau de pain, une nèfle, une tomate, des grains de raisin ou une bouture de pélargonium, fermant les yeux sur un petit rameau de jasmin vite dérobé et vite glissé sous un voile.

            Lors des fêtes musulmanes ou le vendredi quand elles se rendent par petits groupes au cimetière d’El Ketar, les « mauresques » revêtent leur haïk de cérémonie fraîchement retiré du placard. On voit encore parfois les plis du repassage soigné. Les plus jeunes parlent fort et leurs rires agitent leur litham brodé ou bordé de dentelle. Certaines ont abandonné le voile blanc pour des tissus brillants, damassés ou moirés de légers et pâles reflets verts, roses ou bleus, d’un pastel à peine marqué. On les dirait sorties des aquarelles de Jeannine, la grande sœur de mon amie Nina. Je ne suis qu’un spectateur attentif et silencieux de ces belles et secrètes silhouettes qui m’ignorent. Dans mon premier babil de petit homme je les appelais « les mariées » et battais des mains à leur passage. Cela amusait beaucoup Pépé et Mémé toujours trop charmés par mes mots d’enfant. C’était là leur tendre fierté, mais moi je n’en ai aucune mémoire.

            Celle que j’aime bien parce qu’elle a de petits yeux coquins et rieurs, c’est la vieille Aïcha. Elle doit habiter du côté de Notre-Dame du Ravin, une de ces petites casemates blanches cachées dans les grands roseaux. Pliée en deux à l’équerre, vieille femme déjà penchée au bord du tombeau, Aïcha semble porter sur son dos le poids de ses siècles. Le visage plombé vers le sol, elle ne voit plus le ciel depuis longtemps. Elle avance à petits pas, traînant ses babouches, le bras gauche replié sur les reins, les fesses pointées vers le haut tandis que son bras droit va et vient en balancier pour maintenir l’équilibre. Lorsqu’elle est chargée elle tient son couffin de la main droite, couché sur l’horizontale de son dos. On dirait un petit âne bâté. Lors des fêtes musulmanes on la voit coiffée d’une large plaque de tôle chargée de petits gâteaux qu’elle porte au four de Monsieur Solbès, le boulanger. C’est un criquet à la noire carapace qui trotte avec précaution.

Le plus souvent elle n’a pas de litham et cache le  bas de son visage en mordant son voile. Comme une vieille poule elle donne de petits coups de tête rapides à droite et à gauche. C’est comme ça qu’elle me voit derrière ma grille et tente un sourire de ses lèvres pincées, mais ce sont surtout ses yeux qui disent sa gaîté. Elle bredouille quelque chose comme « weldi !» ce qui veut dire je crois « mon fils ! » et rattrape vite le voile échappé de la bouche. J’ai vu qu’elle avait au menton un discret tatouage bleu répété sur le front dans l’axe du nez. Deux tresses grises échappées d’un foulard bleu-roi ou rouge selon les jours, dansent de chaque côté de son visage un peu rond. Son haïk impeccablement blanc est maintenu à la taille dans la ceinture de son sarouel. Parfois elle trotte pieds nus et certains jours elle teint ses paumes et la plante de ses pieds du henné protecteur et pourvoyeur de bonheur. A ses poignets tintinnabule et danse au gré de ses mouvements une semaine de fins bracelets d’argent. Ainsi c’est toujours un concert de grillons qui annonce ses pas.

            Mais il y a une autre musique qui arrive généralement du bout de la rue Salvandy et vient tourner dans la rue Trolard, au coin de jardin. C’est le résonnement des darboukas, c’est le bourdonnement des bendirs, petits tam-tams plats à la peau de chèvre tendue, c’est le son aigre des ghaitas qu’expirent les joues gonflées des musiciens, c’est le cliquetis des grelots et le doum-doum feutré de la peau frappée des tambourins, inquiétant et pourtant joyeux orchestre qui annonce l’arrivée d’un marabout. Il y en a un, un grand noir à la face fripée et aux yeux de braise, qui m’effraie. Je suis partagé entre la curiosité et la crainte. La peau de chameau qui couvre ses épaules et dont le museau coiffe sa tête rasée, confère à sa haute stature et à sa démarche lente une puissance majestueuse et terrible. Homme et bête à la fois, il me fait peur mais je ne peux m’empêcher d’être agité par une réelle fascination. Lui aussi paraît sorti des contes dont je raffole, et je vibre d’une crainte délicieuse. Je ne sais plus si c’est la peur ou le son de plus en plus forts des tam-tams qui bat dans ma poitrine. Immobile, je regarde passer le marabout et sa cohorte de musiciens et de « yaouleds » joyeux qui lui font escorte en chantant. Je ne comprends pas ce qu’ils disent, mais peu m’importe, ce sont la magie et le mystère qui passent. La sarabande bruyante descend la rue puis s’épuise et se fond dans la rumeur de la ville, au bas de la pente.

            D’autres fois ce sont les crieurs annonçant leur passage qui m’alertent. C’est le marchand de glace, les matins d’été, qui asticote sa mule avec la pointe flexible d’un roseau. Mémé est sa cliente. Avec son pic en crochet il taille un gros cube pour la glacière. Il attache l’animal à la grille du jardin puis s’avance jusque dans la cour pour avertir les voisines. Elles rappliquent avec une cuvette pour charger leur provision glacée. La mule piaffe, renâcle bruyamment, secoue son col où sonne une tresse de grelots et laisse souvent sans façon le souvenir de son crottin. Puis, quand son maître revient, la brave bête repart tirant la charrette chargée de longs pains bleutés aux arrêtes blanches. Malgré les sacs de jute qui les protègent des rayons meurtriers du soleil, ils laissent derrière eux un filet d’eau que l’asphalte chaude boit rapidement. Et, tandis qu’il descendent la rue vers d’autres pratiques, j’entends encore pendant un instant le claquement des sabots qu’accompagne le tintement grêle des grelots. 

            Mais il y a d’autres crieurs dont je me méfie. C’est Galoufa, une sorte de croque-mitaine qui récupère les chiens errants ou perdus et dont on menace les enfants polissons de finir dans ses caisses grillagées. Lorsqu’il pointe son nez avec la camionnette de la fourrière je m’aplatis et me plaque contre le muret du jardin, certain d’échapper ainsi à son regard.

            Je me rappelle aussi la foudre d’une peur qui me frappa un jour de juillet juste après une averse. J’aime particulièrement ces fins de pluies d’été quand la moiteur monte du sol, quand le buvard de la terre brûlante a effacé toutes les écritures du ciel. J’étais à mon habitude perché sur mon citronnier, la tête dans mes rêves. Je ne sais plus vers quels cieux lointains flottait mon esprit mais je fus fauché en plein vol par une « guidzane » qui lança sa complainte juste quand elle arrivait au niveau de mon perchoir favori. Je ne l’avais pas vue venir. Généralement, le cri aigu de ces femmes, me prépare à leur passage. C’est un long « Ahiii ! guidzaaaaaana ! » qui me parvient d’un bout de la rue et me donne le temps de trouver un abri. Ce sont des femmes du bled, souvent jeunes, pieds nus, la robe colorée percée d’accrocs, la chevelure enveloppée d’un foulard noué sur le sommet de la tête et portant sur leur dos un bébé morveux enveloppé dans une bande de tissu. Beaucoup sont tatouées de fins dessins bleus sur le menton et sur le front. On dit que ce sont les signes de leur clan. On dit aussi de ces mendiantes diseuses de bonne aventure qu’elles ont des dons de sorcières. Vrai ou faux, je ne sais, mais comme beaucoup de monde s’en méfie je préfère établir entre elles et moi une respectable distance. Ce jour-là la surprise fut totale et la peur à la mesure de celle-ci. Je décampai de ma vigie et courus en hâte trouver refuge auprès de Mémé. Elle aussi avait entendu le cri de la « guidzane » et, jouant le jeu présumé des pouvoirs de la supposée magicienne, me cacha derrière la porte de la petite pièce du fond. Elle prit un morceau de pain et alla à la rencontre de la femme que j’entendis demander « hobz, hobz » et que j’imaginai tendant la main à travers la grille. Le don accompli, le nuage maléfique fut dissipé. La plainte de la « guidzane » s’éloigna dans la rue Salvandy et je pus de nouveau pointer mon nez dans le jardin, non sans avoir vérifié que le champ était libre. Je crois que la réputation sulfureuse de ces femmes relève plus du fantasme que de la réalité. Il est vrai que certaines « guidzanes », sans doute conscientes des puissances obscures qu’on leur prête, en profitent en saisissant la main des « chicas » qui leur font l’aumône. Elles lisent dans leur paume ce que le destin leur réserve. Je sais que beaucoup de femmes prennent pour argent comptant ces prédictions, se méfiant des embûches annoncées et attendant le jour où le grand bonheur promis illuminera leur terne petite existence. Moi, j’ai toujours préféré la solution de la prudence, ne sachant pas alors que ma position  d’enfant me mettait à l’abri de tout danger.

            « Z’aaabiii ! Z’aaabiii ! », voilà un autre cri de la rue qui me fourre dans un trou de souris. C’est celui d’un « marchand d’habits », un chiffonnier qui emporte les polissons et les capricieux dans le grand sac de jute qui pend à son épaule. Je redoute ces hommes encore plus que les « guidzanes ». Le sac où il enfouissent vivement les frusques qu’on leur donne cache à coup sûr de sales coups. Pour moi, cela ne fait aucun doute, ce sont des voleurs d’enfants et mes camarades d’école partagent mes craintes. Il y a même des bruits qui courent selon lesquels des enfants ont disparu. C’est vrai, j’en suis convaincu car les grandes personnes qui répandent ces rumeurs ont toute ma confiance. Comment puis-je remettre en question l’existence de ces dangers potentiels ? Et il faut dire que la mine inquiétante des « marchands d’habits » ne plaide pas en leur faveur. Les guenilles qui le plus souvent habillent ces « gavatchos » en font des êtres maléfiques qui doivent peupler les terribles grottes des contes de Madame Ernestine. 

            Aujourd’hui me revient en mémoire celle qui fut longtemps pour moi une énigme vivante. Elle n’est qu’une silhouette de mon enfance et un mystère qui m’a beaucoup intrigué. Au cours de mes visites au marché avec Tata Jeannette, j’ai collecté les cubes d’un  grand jeu de patience dont je ne parvenais pas alors à reconstituer l’image complète. J’étais trop jeune. Petit garçon friand des secrets confiés à mi-voix je laissais traîner mes oreilles pour saisir des « propos-de-grandes-personnes-qui-ne-regardent-pas-les-enfants ». Les sourcils froncés par la réprobation ou levés dans un soupir de connivence donnaient sens à toutes les ellipses du discours. J’avais le sentiment de participer à une conspiration, à coup de sous-entendus et de « vous me comprenez ! » ou de « pas besoin d’en dire plus ! » . On ne faisait pas attention à moi. En bon espion j’enregistrais et assemblais le tout à la sauce de ma petite tête. Mon innocence m’a mis le masque protecteur de l’invisibilité et ma curiosité y a trouvé sa gourmandise. Je savais, sans le comprendre réellement, que quelque chose de mal s’attachait aux pas de Rosette. C’est plus tard que mon expérience d’homme a pu reconstituer le puzzle aux pièces éparpillées. 

            « Fugitive beauté » qui m’a toujours ignoré, Rosette, ma passante baudelairienne, tu restes un des éblouissements secrets de mon enfance. Je te vois encore et tu passes, étrangère à ma vie. Tu es jolie. Lorsque tu viens de l’église et déboule de la rue Salvandy pour descendre au village, c’est une musique qui passe. Tu ne marches pas, tu danses. Au gré de tes pas sautillants ta jupe bat tes mollets et tes cheveux très noirs,  roulés en anglaises et attachés en queue de cheval comme une poignée de petits boudins, se balancent sur ta nuque. Le ruban de satin blanc qui flotte sur ton cou te donnerait volontiers un air de sage petite fille s’il n’avait pas la coquine insolence d’un suivez-moi-jeune-homme. D’autre fois tu ramasses ta chevelure en un « moñeto » serré et roulé sur le sommet du crâne, à la manière de la Goulue, et deux accroche-cœur soulignant le modelé de tes joues te donnent les faux airs gitans d’une Carmen fatale. Ces jours-là tu portes une jupe noire serrée et fendue qui moule tes fesses et tes cuisses. C’est cette tenue qui donne raison aux rumeurs que colportent les femmes-comme-il-faut. Elles te disent mauvaise fille et tu t’en moques. Tu n’es pas une amie  fréquentable pour les jeunes oies blanches, mais les béjaunes désireux de jeter leur gourme ne boudent pas ta compagnie… Et tu te retournes en riant lorsqu’ils te sifflent et plaisantent à ton passage. C’est vrai, tu as le cœur  sur la main des braves filles.  Un peu trop prétendent certaines : on n’est pas fille-mère par l’opération du Saint-Esprit, même si Monsieur le Curé en professe la sainte possibilité. Le fruit du péché est un garçon de mon âge prénommé Christian, et il n’y a là malice aucune quand on ignore l’étymologie. Le pire est que les langues bien informées murmurent d’un air entendu avec de grands hochements de tête et des lèvres pincées que le péché est mortel : l’enfant est le fruit d’un viol incestueux. On ne leur enlèvera pas de l’esprit que l’auteur, ton frère, a préféré laisser sa peau en France dans les combats des derniers jours de la guerre. La mort du héros a racheté et lavé la faute à demi. Mais toi, l’autre vivante et insolente moitié, tu as pour toujours ta part de responsabilité. Désormais le fardeau de l’opprobre familial pèse tout entier sur toi. Ce qui est arrivé est ta faute et ce n’est pas ta « marâtre » toute prête à blanchir son fils défunt qui plaidera en ta faveur. Pour elle rien ne serait arrivé s’il n’y avait pas eu une petite garce trop jolie. Mettre à l’étal une gourmandise, c’est exciter la faim naturelle des jeunes hommes. Quand le gâteau est trop appétissant peut-on blâmer la bouche qui le convoite et mord dedans ? Aujourd’hui, comme dans les tragédies antiques, le chœur des femmes aux fils chéris et irréprochables attise et soutient les invectives de celle qui ne sera jamais ta mère. La tienne se tait à jamais sous la dalle du cimetière. Tu es sans défense. Ta grâce et ta fraîcheur sont tes seuls avocats. C’est la rançon des filles trop belles, trop gentilles et trop faibles. L’honneur familial, le qu’en-dira-t-on, le tout aspergé d’eau bénite, t’ont clouée au pilori érigé par les âmes charitables, gardiennes jalouses de la morale et de la vertu. Mais tu leur fais la nique. Tu continues de vivre la tête haute. Frêle roseau dans les bras puissants d’un coupeur de joncs, ta jeunesse a été fauchée mais aujourd’hui ton enfant est ta raison de vivre. C’est lui qui fait danser tes pas, c’est lui qui brille dans la blancheur de tes dents quand tu souris. Fils d’un soir de lutte perdue, il est désormais ton bras armé… et je t’imagine Rosette, descendant la rue, brandissant un imaginaire poing levé, comme une bannière de gloire.

            Plus tard, quand le temps aura fait son œuvre et pétrifié les langues, je te vois douce et discrète comme Mademoiselle Geneviève. Elle a , depuis longtemps, fait ses classes dans la légion des vieilles femmes. Je ne saurais dire son âge. Elle doit être du temps d’Aïcha. Sa mâchoire supérieure étroite avance légèrement. D’après ce que j’ai entendu dire c’est le propre des bouches espagnoles, surtout chez les femmes. Tata Jeanine, elle aussi, a les dents qui « courent derrière la merguez », comme dit Tonton Fernand en plaisantant. Moi je trouve que cela donne un charme singulier au sourire, surtout lorsque l’implantation des dents est régulière.

           Avec ses perles fines aux oreilles, son petit chignon qui tire en arrière ses cheveux gris, son châle à franges noires, ses chemisettes toujours fleuries, son « palmito » qu’elle ferme et déploie sans raison apparente, sa mine proprette de vieille servante, Mademoiselle Geneviève semble toujours prête pour aller à la corrida au sortir de la messe. On dirait une petite chatte menue qui vient de faire toilette. Elle connaît bien Mémé et elle ne manque pas de tailler avec elle un brin de conversation dans un mélange de français et de valencien. Parfois elle pince les lèvres, fronce le sourcil en chuchotant d’une voix grave. De son « palmito » plié elle frappe la paume de sa main gauche de petits coups secs et rapides pour appuyer ses dires. D’autres fois elle orchestre ses refus ou ses répugnances de petites négations mouillées qu’elle suçote du bout de la langue contre ses dents. C’est grâce à elle que j’ai découvert la propriété qui fait l’angle des rues Salvandy et Henricet, cachée derrière ses hauts murs crêtés de tessons de verre multicolores. Mademoiselle Geneviève y joue l’important rôle de gouvernante-concierge et accessoirement de cuisinière lors des dîners donnés par les maîtres des lieux, un Commandant et sa famille. Dans le parc il y a un portique avec une balançoire à deux places en vis-à-vis. Mon frère Yves et moi avons eu l’autorisation de l’utiliser. Le petit plaisir a failli tourner au drame quand mon frère a voulu se pencher sur le côté. Sans la présence d’esprit de notre père, il se retrouvait décapité, la tête coincée entre les poteaux du portique et les montants de la balançoire. Mademoiselle Geneviève ne put s’empêcher de crier et de répéter, la main sur le cœur :

-         « Mare de Deu !  Mare de Deu !  qué sousto !  qué sousto !… il a rien le petit, au moins ! »

          Quand elle fut rassurée elle souffla un grand coup pour reprendre sa respiration et ses esprits. Par la suite elle rappela souvent ce petit événement qui fut, selon elle, la grande peur de sa vie.

           Les haltes de Mademoiselle Geneviève à notre grille s’achèvent toujours par un « beso » qu’elle m’envoie du bout de ses doigts secs et noueux. Je lui réponds par un baiser soufflé. Alors elle s’en va en disant dans un sourire quelque chose comme : « Qué bonito éste ! ». Et ma vie continue, délicieusement simple, sans malice, du moins c’est ainsi que je la perçois. Je construis jour après jour mon petit bonheur au sein de gens heureux et sans histoire. Et les cris, les chants, les musiques, les complaintes, les rires et sourires, les regards furtivement échangés reviennent en moi pour que, perché sur le citronnier de mon passé, je puisse encore voir défiler dans ma tête tous les visages de ma rue.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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A
merci et felicitations pour tous vos recits qui sont de bons souvenirs d enfance. Continuez, salutations
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